« 13 avril 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16355, f. 37-38], transcr. Mylène Attisme, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11666, page consultée le 25 janvier 2026.
13 avril [1844], samedi matin, 9 h. ¾
Bonjour, mon Toto bien aimé, bonjour, mon Toto chéri, bonjour mon ravissant petit
homme. Comment vas-tu ce matin ? Comment vont tes yeux ? As-tu pris un peu de repos
cette nuit ? M’aimes-tu ? Moi, je vais bien, ou à peu près, et je t’aime de toute
mon
âmea. Je vais me lever tout à
l’heure et reprendre mon petit train train de vie. Si tu veux venir lever l’appareil
de ma guérison, cela m’autorisera à me croire bien portante car jusqu’ici, je n’en
suis pas très sûre. Jusqu’à présent, on disait l’appareil d’une
blessure, moi, je dis l’appareil d’une guérison. Ça
n’a pas le sens commun mais tu n’y regardesb pas de si près avec moi et tu as bien raison, mon pauvre amour,
car tu courrais risque de n’y voir que du pataquès hideux tandis qu’en réalité il
n’y
a que du bon bien vrai et bien tendre amour pour toi.
Je n’oublie pas ma culotte, tu me l’as promise pour bientôt, tu t’en souviens, n’est-ce pas mon Toto ? Il
faudra me tenir ta promesse. Il y a si longtemps que je soupire après que je suis
très
impatiente de l’avoir. Aussi, tu dois compter que je te tourmenterai jusqu’à ce que
je
l’aie.
Voici Mme Guérard qui m’envoie sa bonne avec un gribouillis pour que je lui donne
ses 10 F. : comme elle était déjà venue inutilement l’autre
fois, je n’ai pas voulu ne pas les lui donner et je les ai pris à Suzanne en attendant que tu m’en apportes. Je
croyais d’abord que c’était la nouvelle de la mort de cette pauvre Mme Pierceau1 mais malheureusement
cela n’était pas. Pauvre Mme Pierceau, c’est ce qu’on peut
lui souhaiter de plus heureux maintenant.
Mon petit Toto bien aimé, je t’aime.
Je ne te le dirai jamais autant que je le sens. Je pense à toi avec ravissement, tâche
de venir, mon cher amour et tu achèverais ma guérison. D’ici là, je vais me lever
et
me débarbouiller à fond pour que vous ne soyez pas dégoûté de m’embrasser.
Taisez-vous, vous êtes une bête. Baisez-moi, aimez-moi ou je m’embarque pour l’autre
monde tout de suite.
Juliette
1 Cette amie de Juliette est à l’agonie.
a « mon mon âme ».
b « tu n’y regarde ».
« 13 avril 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16355, f. 39-40], transcr. Mylène Attisme, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11666, page consultée le 25 janvier 2026.
13 avril [1844], samedi soir, 9 h.
Je suis obligée de mettre un intervalle entre ma soupe et mon gribouillis, mon amour,
sous peine de voir augmenter mon mal de tête qui est déjà trop insupportable comme
cela. Je te copie dans tout. C’est mon chic même quand cela peut me couvrir de
ridicule, c’est au contraire le moment où je te copie le plus. Je te dirai, mon Toto,
que j’ai vérifié tes additions, tes soustractions et autres multiplications et que
j’ai trouvé le tout parfaitement juste. Reste à savoir si tout a été fidèlement porté.
Guyot et Dieu le savent. Tu pourrais
peut-être le savoir aussi, si tu voulais, mais tu aimes mieux t’en rapporter à eux.
Tu
fais bien, cette confiance t’honore, en supposant qu’elle ne te ruine pas.
Jour Toto, jour mon cher petit o. Je vous aime. Après cet aveu, je pourrais tirer, sinon l’échelle ou ma
révérence, au moins toutes les pattes de mouches qui vont suivre car je n’ai rien
de
mieux à vous dire. Rien de plus nouveau, rien de plus ancien, rien de plus drôle,
rien
de plus sérieux, rien de plus tendre et rien de plus terrible que ces deux mots-là :
–
je t’aime. Dans ces deux mots, il y a toute ma vie. Le
passé, le présent et l’avenir. La joie et la douleur, la gaieté folle et les larmes
de
sang. Tout ce qui fait blasphémer et tout ce qui fait croire en Dieu. Aussi, mon
Victor, quand je t’ai dit ces mots suprêmes, je ne trouve plus rien à te dire car
plus
rien n’existe pour moi. Je sais bien qu’il y a mille manières charmantes de les écrire
ces deux mots mais je ne les sais pas, ce n’est pas de ma faute. Juju est une bête,
ça
n’est pas sa faute. Ia, Ia, monsire, matame,
mamzelle Chichi est heine pête, il n’est bas son
faute1. Je voudrais bien savoir quand tu viendras, mon cher adoré, pour
m’en réjouir à l’avance. J’ai bien peur que ce ne soit pas avant minuit et, quoique
la
soirée soit déjà bien avancée, je n’en suis pas moins découragée en regardant tout
le
chemin que la pendule a encore à faire pour en arriver là. Enfin, mon Toto, si je
t’ennuie, pardonne-moi à cause du sentiment qui en est la cause. Si je t’aimais moins,
je serais moins impatiente et peut-être aussi plus aimable et plus spirituelle.
Juliette
1 Imitation de l’accent allemand pour « Oui, oui, monsieur, madame, Mlle Juju est une bête, ce n’est pas de sa faute. »
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’ennuie, et commence à se plaindre de voir Hugo moins souvent, sans savoir qu’il a entamé une liaison passionnée avec une autre femme.
- Début octobrePetit voyage avec Hugo.
