« 11 avril 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16355, f. 35-36], transcr. Mylène Attisme, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11665, page consultée le 06 mai 2026.
11 avril [1844], jeudi soir, 5 h. ½
Voilà un temps bien lourd et bien noir, mon pauvre Toto, je sens qu’il pèse sur moi comme un manteau de plomb. J’ai beau faire, il m’est impossible de ne pas être sous l’influence de ce vilain temps sombre. Dans cette disposition d’esprit, j’ai envoyé Suzanne savoir si cette pauvre Mme Pierceau existe encore. Dieu fasse que non. J’ai eu la visite de la mère de Clémentine qui venait me prévenir que sa fille ne pouvait pas venir demain parce qu’elle était malade au lit et puis cette pauvre veuve s’est mise à fondre en larmes dans la crainte d’un malheur qui est loin d’elle, je l’espère. Mais, j’ai compris son inquiétude et sa douleur m’a rempli le cœur de tristesse. Tu vois, mon pauvre ange, que mes idées ne peuvent pas être bien roses. Aussi, je voulais ne pas t’écrire pour ne pas t’écrire des pensées plus noires que mon encre mais j’ai craint que tu ne prennes le change sur cette résolution, ce qui fait que je te gribouille cette quantité de lignes que tu feras bien de ne pas lire.
6 h. ¼
Tu viens de voir, mon cher bien aimé, combien je suis maussade, c’est-à-dire triste.
Tu devrais m’excuser de ne pas continuer plus longtemps mon gribouillage.
Malheureusement je ne t’en ai pas averti auparavant, ce qui fait que je n’ose pas
m’arrêter là. Je vais tâcher d’être très aimable. Ce n’est pas facile, mais enfin
j’y
mettrai toute ma bonne volonté. Tu as oublié ta clef, ce qui t’obligera à sonner ce
soir. Il faut convenir que tu as mal choisi ton jour pour mettre des bottes vernies.
Il est vrai que je pourrais appliquer à ma tristesse la réflexion que je fais de ta
toilette mirobolante. Tu fais ce que tu veux, et moi, je suis comme je veux, voilà
tout. Je serais probablement la plus accommodante des femmes, la plus aimable et la
plus gaie si je pouvais espérer de te voir toute la soirée mais, hélas ! Je n’espère
rien moins que ça, aussi suis-je plus qu’autorisée à être triste et méchante.
Décidément, mon Toto, j’aurais dû ne pas t’écrire. Je souffre trop. J’ai la tête en
feu et le cœur noira. Je voudrais
mourir. Je sens que je suis si parfaitement inutile dans ce monde, que je n’ai pas
le
courage d’y vivre pour moi toute seule. Vraiment, je suis découragée au-delà de
tout.
Juliette
a « noire ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’ennuie, et commence à se plaindre de voir Hugo moins souvent, sans savoir qu’il a entamé une liaison passionnée avec une autre femme.
- Début octobrePetit voyage avec Hugo.
