1 décembre 1843

« 1 décembre 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16353, f. 113-114], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11493, page consultée le 23 janvier 2026.

Bonjour mon Toto chéri, bonjour mon Toto adoré, bonjour mon cher petit homme ravissant, bonjour, bonjour, comment vas-tu ? Tu n’as pas été mouillé cette nuit mon petit homme en retournant chez toi ? Je n’ai pas pensé à te dire de prendre le parapluie de Suzanne. Je ne pense jamais à ce qu’il aurait fallu que lorsqu’il n’est plus temps. Je suis une femme très spirituelle. Il faut le dire vite. Voime, voime. Il est fâcheux que tu ne puisses pas mettre de bottes à liège de ce temps-ci parce que tu t’enrhumeras. Si ton pantalon est raccommodé, il vaudrait toujours mieux le mettre en attendant le neuf que de t’exposer à avoir les pieds humides. Ne néglige pas ce petit détail, je t’en prie.
Tu avais tes pauvres yeux bien fatigués hier, tu devrais bénir les baigner ce matin, cela te ferait du bien. Ce qui te ferait encore plus de bien, ce serait de venir te reposer dans mes bras ; mais, hélas ! depuis bien longtemps tu ne fais plus usage de ce remède-là. Je n’ose même plus te le proposer mais je te prie de veiller sérieusement à ce qui peut te rendre malade.
Je ne suis pas contente de Villemain parce qu’il me semble qu’il n’y met pas la moindre bonne volonté ni la moindre humanité envers ce pauvre vieillard et lorsqu’il prend le prétexte de l’époque où nous sommes pour n’avoir pas un secours à donner à ce pauvre bonhomme, il oublie qu’il y a six mois que tu lui as demandé pour la première fois de venir au secours de ce malheureux homme qui venait de perdre le peu qu’il avait dans un incendie. Je crois que toute cette belle amitiéa pour toi se réduit à bien peu de chose au fond. Tu t’en fiches supérieurement et moi aussi mais dans ce cas-ci je regrette que ce ne soit pas plus sérieusement qu’il se dise ton ami.
Je suis entourée, comme toujours, de mes monstres Fouyou est sur mon lit qui dort, Cocotte s’épluche et n’a pas l’air de se souvenir de l’événement d’hier. Jacquot ronronne dans sa cage et moi je vous écris un tas de choses insignifiantes, surtout par la plume plus que par le fond. Tout cela ne fait pas que je ne vous aime pas du tout mon cœur, que je ne vous désire pas de toute mon âme et que je ne sois pas très heureuse si vous venez tout de suite m’apporter votre cher petit museau d’académicien à baiser. Entendez-vous ça mon adoré ?

Juliette


Notes manuscriptologiques

a « amitié ».


« 1 décembre 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16353, f. 115-116], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11493, page consultée le 23 janvier 2026.

Je n’ai pas de bonheur, mon cher bien-aimé. Pour une fois que tu viens de temps en temps il se trouve toujours à point nommé quelque femelle qui m’empêche de profiter de ces trop rares et trop courts instants. Cela ne m’empêche pas d’être toujours seule. Seulement le hasard malencontreux d’obtenir à te faire trouver avec une Mlle Féau qui m’apporte un bonnet, avec une Mme Guérard qui vient me demander de l’argent ; enfin que sais-je. Je ne peux pas jouir tranquillement de ce pauvre petit éclair de bonheur que tu m’apportes de temps en temps. Je suis furieuse et par dessus tout triste. J’aurais besoin de te voir pour reprendre un peu le dessus. Dieu sait maintenant quand tu viendras.
Je n’ai pas voulu que Mme Guérard s’en aille avec toi, non par jalousie, ce qui ne serait peut-être pas déraisonnable, mais parce que je voulais lui faire faire un reçu de deux acomptes que je lui avais donnés et dont elle ne m’avait pas donné de reçu. Si tu étais resté, cela ne m’aurait pas empêchée de le lui demander cependant.
Je suis triste et démoralisée mon amour. Cela tient à ce que je ne te vois pas assez. Je crains que cela ne finisse par m’abrutir tout à fait ou par me porter à quelque action volontaire sur moi, ce qui ne serait pas un grand malheur en somme. Mais vraiment je t’assure que ce régime cellulaire a quelque chose d’étouffant et d’abrutissant auquel je ne résisterai peut-être pas toujours. Je t’aime.

Juliette

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.

  • Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
  • 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
  • 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
  • PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
  • 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.