« 19 novembre 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16350, f. 235-236], transcr. Laurie Mézeret, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11539, page consultée le 06 mai 2026.
19 novembre [1842], samedi matin, 9 h.
Bonjour mon petit Toto, bonjour, comment ça va-t-il ce matin ? Moi je vous aime et
je
vous envoie ma première pensée en ouvrant les yeux avec tout ce que je contiens de
baisers, de tendresse et d’amour, au risque de vous étouffer. ACCEPTEZ-vous ? Vilain
taquin, vous n’en prenez qu’à très petites doses de tout ça, il n’y a pas de danger
que vous vous grisiez ou que vous en ayez une indigestion. Vous êtes très sobre, trop
sobre même, depuis longtempsa. Si
cela fait honneur à votre contenance, cela n’en fait pas à votre réputation de tranche-montagne1 et dévale Paris, c’est moi qui vous le dis.
Je fais de vains efforts pour vous piquer au jeu mais je vois que c’est peine perdue,
aussi j’y renonce. Je tourne ma vue sur le gros lot de 800.000 auquel j’ai maintenant
des droits trop incontestables. Malheureusement, ce n’est pas une raison pour que
je
l’aie, par la justice distributive qui courtb, au contraire. Eh ! bien tant pisc, ça fait que vous n’hériterez pas de moi,
voilà tout.
Je ne sais pas si c’est le froid qui me gèle les idées mais je sens
que je suis tout engourdie et que je ne peux rien dire qui ait le sens commun. Le
fait
est que depuis hier, je ne me suis pas réchauffée. Tout à l’heure, je vais faire un
feu effrayant. Si vous voulez en venir prendre votre part, je vous le permets et même
je vous en prie. En attendant, je vous aime, je vous baise, je vous grogne, je vous
désire, je vous attends et je vous adore.
Juliette
1 Tranche-montagne : fanfaron qui se dit prêt à tout pour fendre.
a « long-temps ».
b « courre »
c « pire ».
« 19 novembre 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16350, f. 237-238], transcr. Laurie Mézeret, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11539, page consultée le 06 mai 2026.
19 novembre [1842], samedi soir, 10 h. ¾
J’ai à peine fini maintenant, mon adoré, de ranger mes penaillons et j’ai la tête et le visage en feu avec un mal de gorge qui m’empêche d’avaler ma salive. J’avais encore mon corset à arranger mais comme il aurait fallu ne pas t’écrire, j’ai préféré me passer de corset dans le cas où tu me mènerais chez mon père1 demain que de me passer du plaisir de jacasser avec toi. D’abord et avant tout, je te dirai que je t’aime de toute mon âme et que mon pauvre père est encore un peu plus faible qu’hier, ce qui justifie ta comparaison de la lampe qui s’éteint. Cependant, il a toute sa raison et toute sa connaissance et il garde un bon souvenir de ta visite hier. Mais te voici, mon amour, je finirai ma lettre demain matin !
20 novembre [1842], dimanche matin, 8 h. ¼
Bonjour mon cher amour adoré, bonjour, comment va ta pauvre tête, mon cher petit
homme ? Cela m’a inquiétée toute la nuit car j’ai à peine dormi à cause de ce rhume
et
j’ai moi-même ce matin un mal de tête et de gorge atroces. Suzanne me dit qu’il a plu toute la nuit, ce qui
pourrait bien être une des causes de ton mal de tête, mon pauvre amour adoré. Dans
le
cas où tu me mènerais voir mon père aujourd’hui, je vais me dépêcher de raccommoder
mon corset tout à l’heure, parce qu’il me serait impossible avec mes robes ajustées
de
sortir sans lui. C’est à peine, au reste, si j’y verrai assez clair car le temps est
si sombre qu’il me semble que je t’écris au clair de la lune, mon ami Toto. Je ris
mais je n’en ai pas envie, mon pauvre amour, quand je pense que tu souffres aussi,
toi, et que peut-être mon pauvre père est plus mal encore, comme ça n’est que trop
probable. Depuis bien longtemps, mon cher adoré, je n’ai pas ri d’un bon cœur et à
présent moins que jamais, car tous ceux que j’aime souffrent. J’en excepte ma fille
qui heureusement est d’une bonne santé. Mais depuis un an, mon cher bien-aimé, tantôt
tes enfants, tantôt toi et mon père, vous avez été malades presque sans interruption
tous. Cependant, il ne faut pas que je sois ingrate envers la providence qui a rendu
la santé à ton cher petit garçon2 et à toi la tranquillité de ce côté-là.
Mais je voudrais que tu ne souffrissesa plus et qu’elle fît un miracle en faveur de mon pauvre père,
c’est pour cela que je la prie tous les jours avec une ferveur qui devrait être
exaucée si la providence était juste toujours.
Je t’écris à bâtons rompus et
presque à tâtonsb tant le jour est
sombre et mes éternuements réitérés. Je n’y vois plus, mes yeux et mon nez sont trois
sources intarissables qui pourraient défrayerc ce régiment des célèbres gendarmes si fort sur le rhume de
cerveau. Je n’en peux plus, il faudra cependant que cela s’arrête ou je m’en irai
en
eau comme une borne fontaine. Tâche au moins, toi, de n’avoir plus ton mal de tête
mon
cher petit homme, ce sera une bien grande inquiétude de moins.
Juliette
1 L’oncle de Juliette, René-Henry Drouet, est gravement malade.
2 François-Victor Hugo a souffert d’une longue et grave maladie pulmonaire.
a « souffrisse ».
b « tâton ».
c « défrayé ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
son père adoptif, l’oncle René-Henry Drouet, meurt hospitalisé aux Invalides.>.
- 12 et 28 janvierLe Rhin.
- Août-octobreVillégiature à Saint-Prix.
- 23 novembreMort de René-Henry Drouet, l’oncle de Juliette, hospitalisé aux Invalides.
