« 19 mars 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16348, f. 177-178], transcr. Anne-Estelle Baco, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9635, page consultée le 24 janvier 2026.
19 mars [1842], samedi matin, 11 h. ½
Bonjour mon cher petit bien aimé, bonjour mon petit homme chéri : pourquoi n’es-tu
pas venu, mon Toto, ce matin ? Nous n’avions cependant rien à faire ni rien à craindre
et j’aurais été bien heureuse. Tu travailles, mon pauvre petit homme, je le sais bien,
mais je sais bien aussi que je t’aime et que j’ai besoin de te le dire autrement
qu’avec du noir sur du blanc, comme je le fais dans ce moment-ci. D’ailleurs, j’ai
besoin de vous pour ma santé, c’est un topique souverain pour moi que votre vue1. Un baiser de votre bouche rose
c’est le paradis (que vous ne me prodiguez pas par parenthèse.) Baisez-moi, mon cher
amour, je ne veux pas vous grogner, au contraire, je veux vous caresser et vous prier
du fond de l’âme de m’aimer un peu.
Il fait bien beau ce matin, je ne sais pas si
ça durera ni s’il fait chaud dehors, car je t’écris de mon lit où je suis encore pour
ne pas me refroidir et pour économiser un peu de bois. Dans le cas où tu croirais
devoir me faire sortir et où tu le pourrais, je serai prête à l’heure. Ma pendule
avance de près d’une heure et demie, ainsi tu vois que je ne serai pas en retard2.
Je vous aime, mon Toto, je ne veux pas que vous mangiez si vite
vos poires au moment de me quitter. Pardi, vous avez bien le temps de me quitter et
vous serez toujours assez vite parti nonobstant votre impatience. Une autre fois,
c’est moi qui vous les ferai manger et qui me ferai durer le plaisir longtemps. Je
vous en réponds. Jour Toto, jour mon petit O : donnez-moi votre petit museau que je le baise en attendant MIEUX. Je n’ai
pas pensé à te demander quel endroit de ta botte il fallait élargir ? Sur le petit
doigt probablement ? Et puis j’espère que je te verrai d’ici à tantôt, c’est bien
le
moins mon Dieu, et alors je te le demanderai.
En attendant, mon amour, je vous
aime, je vous désire et je vous adore. Venez aussi vite que vous mangez et je vous
pardonne tous vos trines. Baisez-moi, toi et
aimez-moi.
Juliette
1 Après avoir été malade au mois de février et en convalescence depuis début mars, Juliette est enfin rétablie.
2 Elle fait mention de sa pendule défectueuse à de nombreuses reprises dans sa correspondance, il s’agit sûrement d’un « défaut » intentionnel de sa part.
« 19 mars 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16348, f. 179-180], transcr. Anne-Estelle Baco, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9635, page consultée le 24 janvier 2026.
19 mars [1842], samedi après-midi, 1 h. ¾
Le temps vous sert à souhait, affreux scélérat, convenez-en. Je m’étais dépêchée pour
profiter d’une bonne volonté et d’un beau temps s’il y avait
lieu et voilà que ce hideux soleil me fait faux bon et vous donne le droit de vous
parer d’une bonne intention que vous n’avez probablement pas. Décidément, je suis
une
femme bien à plaindre. Taisez-vous, taisez-vous, brigand. Je vais travailler à mes
chemises de flanelle et ne plus penser à vous, ça vaudra bien MIEURE. Avec ça, que c’est commode et facile de ne
plus penser à vous. Mon Dieu, dans quel affreux guêpier je suis tombée. Aha ! si
jamais je rattrapea mon cœur de
vos griffes, vous verrez un peu ce que j’en ferai.
Où êtes-vous, que faites-vous,
qui regardez-vous et qui aimez-vous ? Quatre questions qui m’occupent le jour et la
nuit et dont j’achèterais la réponse à la dernière de tousb mes membres les uns après les autres et
de ma vie par-dessus le marché.
J’espère, mon Toto, que tu me donneras la joie
d’entendre ta pièce avant tout le monde1 ? Depuis neuf ans tu
n’y asc jamais manqué, mon amour bien
aimé, et tu me mettrais au désespoir si tu ne le faisais plus à présent. Je m’en fais
une fête, une joie, un bonheur, je voudrais que ce fût ce soir. Je t’aime mon Victor
adoré.
[Samedi 19 mars, 1842], 5 h. ½ du soir
Merci, mon Toto adoré, merci des deux bonnes heures que tu m’as donnéesd tantôt, merci du fond de l’âme. J’aurais voulu qu’elles aient pu s’étirer et s’allonger de deux mois en plus mais le bonheur ne prête pas jusqu’à convertir deux heures en deux mois et c’est bien dommage, convenez en. Pauvre bien aimé, sois béni. Je t’aime et je t’adore. Prends garde de te laisser mouiller, mon amour, avec tes petits escarpins. À propos, le Dabat avait oublié son parapluie, il est revenu le chercher tout à l’heure et je lui ai donné les bottes2. Tu les auras demain ou lundi, en attendant, prends bien soin de toi mon Toto et aime-moi.
Juliette
1 On peut penser que Victor Hugo a entamé l’écriture de la pièce Les Burgraves avant la date qui nous est connue, à savoir entre août et septembre 1842.
2 Dans la matinée, Victor Hugo a confié ses bottes à Juliette pour qu’elle les fasse élargir chez le bottier Dabat. En attendant, il utilise des souliers qui ne sont pas du tout adaptés à la saison et Juliette s’inquiète qu’il prenne froid.
a « rattrappe ».
b « tout ».
c « a ».
d « donné ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
son père adoptif, l’oncle René-Henry Drouet, meurt hospitalisé aux Invalides.>.
- 12 et 28 janvierLe Rhin.
- Août-octobreVillégiature à Saint-Prix.
- 23 novembreMort de René-Henry Drouet, l’oncle de Juliette, hospitalisé aux Invalides.
