« 3 décembre 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16347, f. 171-172], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8364, page consultée le 26 janvier 2026.
3 décembre [1841], vendredi midi
Bonjour Toto, bonjour mon cher petit bien-aimé, bonjour, bonjour mon petit homme
adoré. Comment va le petit garçon ? J’ai bien prié cette nuit et ce matin pour lui,
ce
pauvre petit ange, et je suis sûre qu’il ira bien tout de suite1. En attendant, je l’aime et je vous aime de tout mon cœur et de toute
mon âme et je voudrais baiser mon GRAND Toto à bouche que veux-tu.
Il se fait
dans la maison depuis ce matin un travail des plus ennuyeuxa et des plus gênants, c’est la
démolition d’une corniche dans le haut du toit qui ôtait du jour à ce qu’il paraît
aux
locataires des étages supérieurs. Mais pour leur rendre le jour à eux, on commence
par
m’aveugler moi car, sous peine d’avoir tous mes carreaux cassés, je suis forcée
d’avoir mes persiennes fermées aujourd’hui et demain. Mais comme il m’est impossible
de vivre dans cet aveuglement complet pendant deux jours, je commence par faire comme
le petit garçon de l’école, j’en risque UNE2.
J’ai donc fait ouvrir la persienne la plus près de mon lit pour t’écrire et en
attendant que les maçons soient arrivés jusque là, après je verrai. Que le diable
emporte ce stupide propriétaire d’avoir fait faire une corniche, le CORNICHON, et
surtout de la faire défaire.
Coco3 est sur son bâton fort
grave et fort pensif, moi je suis dans mon lit fort désireuse et fort amoureuse de
vous. J’espère que vous me donnerez aujourd’hui la fin de la préface4 et que je pourrai la copier d’ici demain sans être forcée de lâcher
ma proie à MANZELLE Didine5. DÉPÊCHEZ-VOUS donc un peu et baisez-moi pour de
bon. Je vous aime, venez vite.
Juliette
1 François-Victor Hugo, que Juliette surnomme « le petit Toto » ou « l’autre Toto », est un enfant de santé très fragile. Il va d’ailleurs développer une maladie pulmonaire très grave peu de temps après.
2 À élucider.
4 Hugo vient de terminer la rédaction des deux volumes du Rhin, de la Conclusion, et il est en train d’en achever la Préface.
5 Juliette est souvent en concurrence avec Léopoldine Hugo dans sa copie des œuvres de Hugo.
a « ennuieux ».
« 3 décembre 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16347, f. 173-174], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8364, page consultée le 26 janvier 2026.
3 décembre [1841], vendredi soir, 4 h.
Comment va notre petit Toto, mon bien-aimé ? J’ai hâte de savoir de ses nouvelles.
J’ai hâte de te voir, je suis impatiente de te baiser sur toutes tes chères petites
coutures, même celles du beau gilet. Mâtin de chien, quel gilet.
Dessina
Et à ce propos, je vous dirai que je n’ai pas la moindre culotte à
vousbchez moi. Je vous dirai en
outre que le sieur Jacquot, sans
provocation, sans motif et sans raison, m’a dévoré un doigt à deux reprises, aussi
je
lui ai donné une danse soignée et je l’ai enfermé dans sa cage tout de suite et sans
MANGEOIRE. Ce soir, je dînerai à son nez et à sa barbe sans lui rien donner. Je veux
qu’il apprenne à connaître la gratitude et quand il voudra
du FRICOT et du bâton, il sera doux et charmant, autrement la cage toute CHESSE. Voilà désormais comme j’en userai avec vous
et avec lui.
Je me suis aperçuec que vous aviez oublié votre MAGOT2 dans mon petit meuble. J’avais envie de mettre
la main dessus et puis ni vu ni connu, mais la probité naturelle à mon sexe a bientôt
triomphé de cette tentation [chipésique ?]. Je vous dirai que j’ai été
toute la journée dans l’obscurité la plus profonde et qu’à l’heure qu’il est je ne
sais pas encore s’il fait jour ou s’il fait nuit, car j’entends les plâtras qui
tombent et les coups de marteaux qui m’assourdissent. Et j’en ai encore pour demain
toute la journée à ce qu’il paraît, heureuse perspective. Mais je vous attends Toto,
mais je vous désire, mais je vous aime. Venez donc bien vite.
Juliette
1 Voir la lettre du 11 novembre 1841 : Hugo aime quand Juliette se frise les cheveux.
2 Figurine représentant un personnage obèse et pittoresque nonchalamment assis. Réalisées en Europe, ces effigies étaient inspirées par celles du dieu chinois du Contentement (Larousse) ), et elles étaient très populaires depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle. Diderot leur consacre d’ailleurs une définition satirique dans l’Encyclopédie.
a Dessin de Juliette, les cheveux détachés et
frisés1, face à Hugo en habit avec un gilet à
motifs et son chapeau à la main :

b « vous vous ».
c « appercu ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
