« 2 octobre 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16347, f. 3-4], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7990, page consultée le 26 janvier 2026.
2 octobre [1841], samedi après-midi, 1 h. ¼
Je regrette, mon amour, que l’arrivée de la péronnelle t’aita chassé si tôt de la maison. Je ne le lui
pardonnerais pas si je n’avais l’espoir de passer la soirée côté à côte de toi,
n’importe où. Pourvu que je sois avec toi, peu m’importentb le lieu et l’heure.
Il fait un
temps très maussade, ce qui ne vous a pas empêché de mettre votre beau pantalon neuf
et votre belle cravatec. Je ne sais
pourquoi je vous crois de frairie ce soir, soit aux [Roches ?]1, soit à Paris ; ce serait bien
atroce si cela était et vous mériteriez toutes les vengeances et toutes les
exécrations. Malheureusement, votre caractère et votre conduite habituels ne démentent
pas de si tristes prévisions, je crois plus que jamais que vous me ferez quelque fugue
ce soir. Toto prenez garde à vos yeux, Toto prenez garde à vos cheveux, Toto prenez
garde à…..d VOUS. Je vous réponds que je ne laisserai pas ce nouveau FORFAIT impuni comme
tous les autres.
Pourquoi ne m’avez-vous pas donné à copier ? Les
péronnelles2 ne m’auraient pas
empêchéee d’écrire et de travailler, au contraire, et pendant qu’elles auraient jaboté
j’aurais copié avec fureur. Vous êtes une bête, taisez-vous et craignez ma fureur.
Quel temps, quel temps, mon Dieu. Encore, si nous étions à Tullingen ce serait bien3, mais rue Sainte-Anastase c’est odieux4. Quel
affreux hiver, quel hideux printemps, quel effroyable été et quel atroce automne
j’aurai passésf cette année. D’y
penser, j’en ai la chair de poule. Si je savais en passer d’autres pareils, je
m’enfuiraisg à l’autre bout
du monde. Quel bonheur !!! Voime, voime, il faut
le dire vite et pas souvent pour ne pas mentir comme un arracheur de dents.
Avec
ça, il fait un froid de chien et je suis très vexée de m’être mise à la légère. Pour
un rien je me déshabillerais et je me mettrais une robe d’hiver. Décidément, je ne
suis pas très gaillarde ni très joviale ce tantôt, il ne faudra rien moins que la
vue
de votre museau pour me faire sourire et pour me réchauffer un peu. Toto, Toto, ne
soyez pas en godailleries ce soir ou je vous tue. Vous voilà bien averti maintenant,
c’est à vous de voir si vous m’aimez et si vous voulez que je vous adore.
Juliette
1 Peut-être le Château des Roches. Il appartenait à Bertin l’Aîné, très grand ami de Hugo qui vient tout juste de disparaître, le 14 septembre. Le poète avait coutume d’y passer ses vacances.
2 Les amies de Juliette viennent en général lui rendre visite le week-end, surtout le dimanche soir.
3 De fin août à début novembre 1840, Juliette et Hugo ont effectué un voyage sur les bords du Rhin et dans la vallée du Neckar.
4 Juliette vit encore en 1841 au 14 rue Sainte-Anastase.
a « t’ai ».
b « m’importe ».
c « cravatte ».
d Il y a cinq points de suspension.
e « empêché ».
f « passé ».
g « m’enfuierais ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
