19 mars 1839

« 19 mars 1839 » [source : BnF, Mss, NAF 16337, f. 279-280], transcr. Madeleine Liszewski, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.6334, page consultée le 24 janvier 2026.

Je ne vous en veux pas, mon cher petit homme. D’ailleurs je viens de faire une petite provision de vrai bonheur qui me fait passera lentement sur le chétif plaisir de prendre l’air un moment et de causer avec la mère Pierceau. Il est vrai que j’ai pendant près d’une heure le bonheur d’être auprès de vous côte à côte et d’admirer le reflet bleu de vos beaux yeux noirs. Ce qui vaut bien son prix et ce qui est cause que j’insiste avec tant d’opiniâtreté pour que vous me fassiez sortir le plus possible. Au reste je ne suis pas encore débarbouillée : le soin de ma maison et la dépense à compter ont pris tout mon temps et puis j’aime mieux vous écrire quelques bonnes paroles d’amour que de m’occuper de ma toilette. J’aime mieux mon âme que ma figure, mon amour que ma robe. Voilà c’est-y bien triminel1 ? Suzanne prétend que ceux qui font des pièces comme Ruy Blas ont dû étudier « BIGREMENT » parce que « c’est beau comme un DIANTRE » et moi je fais CHAUD-RUSSE2, voilà mon genre. Baisez-moi, aimez-moi et venez me voir si vous le pouvez sans vous faire grogner et sans vous déranger.

Juliette


Notes

1 Jeu de mots : « triminel » pour « criminel », sur le modèle de « trimes » pour « crimes ».

2 Jeu de mots : « CHAUD-RUSSE » pour « CHORUS ».

Notes manuscriptologiques

a « passé ».


« 19 mars 1839 » [source : BnF, Mss, NAF 16337, f. 281-282], transcr. Madeleine Liszewski, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.6334, page consultée le 24 janvier 2026.

Eh bien, quand je vous le disais, vieux scélérat, que vous ne me feriez pas sortir, avais-je tort ? Je suis encore bien bonne d’aimer un vieux bonhomme comme vous. Car vous avez QUARANTE-CINQ ANS !!! Et si vous vous obstinez à ne pas les avoir, vous les PARAISSEZ, ce qui est encore bien pis, et vous ne voulez pas me faire sortir encore, vieux TURC. Va, si je ne t’adorais pas comme une vraie HOURI, je te détesterais joliment et je n’en serais pas bien aise puisque je t’aime et que ça ne me contrarie pas du tout. Qui est-ce qui vous empêche donc de venir mon Toto ? Avez-vous encore des coiffeuses à écouter, des malades à ne pas guérir et des auteurs qui n’en sont pas à dresser ? Car je passe après tout ça, moi, et encore après bien d’autres chosesa. Ce n’est que lorsque vous n’avez rien de mieux à faire que vous daignezb porter votre pensée et vos pas vers la rue SAINT-ANASTASE1. Je sais si bien cela que chaque fois que vous me faites cette promesse sacramentelle : « JE VAIS REVENIR », je ne vous attendsc que 17 heures après, mais je vous aime ainsi et je ne voudrais pas vous changer contre le plus idéal des rois ou le plus repoussant des bourgeois. Vous êtes mon Toto adoré, mon ciel, mon paradis, vous êtes mon tout et mon âme.

Juliette


Notes

1 Adresse de Juliette Drouet.

Notes manuscriptologiques

a « d’autre chose ».

b « d’aignez ».

c « attend ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle renonce définitivement à son métier et Hugo s’engage, par un mariage symbolique, à l’entretenir et ne jamais l’abandonner.

  • 1er févrierLouise Beaudoin, malade, ne peut jouer dans Ruy Blas. Juliette Drouet refuse de reprendre son rôle.
  • ÉtéLéopoldine s’éprend de Charles Vacquerie.
  • 31 août-26 octobreVoyage en Alsace, Rhénanie, Suisse et Provence.
  • Nuit du 17 au 18 novembre« Mariage » symbolique de Juliette Drouet et Victor Hugo, par lequel elle renonce à sa carrière d’actrice et reçoit l’assurance qu’il ne l’abandonnera jamais, et s’occupera de Claire.