« 10 ou 17 septembre 1835 » [source : Syracuse, SUL, M67-509 :3], transcr. Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11080, page consultée le 06 août 2026.
aux Metz1, jeudi soir [10 ou 17 septembre 1835], 8 h. ½
Comme je l’avais prévu, le mauvais temps t’a empêché de venir voir ta pauvre Juju qui ne se plaint pas parce qu’elle pense que tu as été aussi triste qu’elle de cet affreux temps. J’espère que demain le soleil luira pour tout le monde mais surtout pour nous, pauvres petits amoureux transis que nous sommes quand la pluie et le vent se mettent entre notre bonheur. La journée n’a pas été tout à fait solitaire car j’ai eu la visite de Mr Pernot2 qui, me voyant sans commode, m’a le plus galamment du monde offert celle qu’il avait dans sa maison, que j’ai acceptée avec beaucoup de désintéressement. Je dis désintéressement parce qu’il m’a fallu dépenser un menuisier de vingt sous pour la mettre en état de servir un mois. Je suis maintenant tout à fait installée, ce n’est pas sans peine, et les jambes et les mains me font mal à force d’avoir frotté, balayé, essuyé et rangé. Enfin c’est fini et je puis vous recevoir commodément. Encore une autre mésaventure dont j’oubliais de te parler : notre boulanger qui n’est venu qu’à 8 h. du soir aujourd’hui à cause de la pluie, et nous étions sans pain depuis le déjeuner. Cela m’a rappelé les famines du voyage3 où j’étais quelquefoisa 3 h. sans manger ! Maintenant c’est bien pis, je reste 3 jours sans vous voir, aussi je suis bien affamée et je vous attends avec impatience pour vous manger de caresses.
Juliette
Bonsoir, dormez bien, pensez à moi qui vous aime trop. Depuis que nous sommes arrivées, nous faisons du feu, il faisait trop humide.
1 L’année précédente, Victor Hugo a loué pour Juliette un petit appartement dans une maison située dans le hameau des Metz, à quatre kilomètres de la propriété des Bertin, les Roches, à Bièvres, qui accueille la famille Hugo pendant les vacances. Juliette séjourne aux Metz du 9 septembre au 13 octobre 1835.
2 Propriétaire de la maison des Metz.
3 Du 25 juillet au 22 août, les deux amants ont voyagé en Picardie, puis en Normandie.
a « quelques fois »
« 10 ou 17 septembre 1835 » [source : BnF, Mss, NAF 16324, f. 244-245], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11080, page consultée le 06 août 2026.
Des Metz, jeudi matin [10 septembre 1835], 9 h. ½
Bonjour, mon adoré, bonjour, je t’aime. Je suis bien triste parce que je vois le
temps pris pour toute la journée et je crains bien que ce ne soit un empêchement pour
te voir aujourd’hui. À mon tour, je te dis : PENSE A
L’ABSENTE.
Je me suis couchée hier à 9 h. du soir. J’étais bien lasse,
j’ai fort peu lu mais en revanche, j’ai bien pensé à toi, c’est-à-dire que je t’ai
aimé de toute mon âme. Je me suis endormie dans ta pensée. Je me suis réveillée
plusieurs foisa dans la nuit. J’attribue cela à la première découchée1. Il faut s’habituer
à un lit pour y dormir bien seule. Je me suis levée ce matin
à 8 h. J’ai rangéb encore un peu.
Dans ce moment-ci, je fais nettoyerc
partout à l’eau chaude. Après quoi, je ferai tailler le fameux peignoir que je coudrai
malheureusement moi-même, parce que coudre pour moi, c’est
ne pas te voir. Toutes ces occupations ne feront pas que je ne pense à toi de toutes
mes pensées. Aussi vais-je m’en donner de toutes les couleurs mais je crois
qu’aujourd’hui le GRIS dominera.
Mon cher petit homme,
il est impossible de vous aimer comme je fais sans que les petites contrariétés dans
l’amour ne deviennent des malheurs du premier ordre.
À bientôt, puisses-tud venir tout de suite, je donnerais
bien des jours de ma vie pour cela.
Je t’aime.
Juliette
1 Juliette est arrivée aux Metz la veille.
a « je me suis réveillée à plusieurs fois ».
b « rangée ».
c « netoyer ».
d « puisse-tu ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle regrette de ne pas jouer le rôle de la courtisane Tisbe, où elle se reconnaît, dans Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française, mais se voit célébrée dans plusieurs poèmes du recueil Les Chants du crépuscule.
- 28 avrilPremière d’Angelo tyran de Padoue.
- 25 juillet-22 aoûtVoyage avec Hugo en Normandie et en Picardie.
- 9 septembre-13 octobreTandis que Hugo séjourne aux Roches, chez les Bertin (du 10 septembre au 12 octobre), Juliette habite encore la petite maison des Metz.
- 17 octobreLes Chants du crépuscule.
- 15 novembreNaissance de (Jean-)Louis et Michel-Ernest Koch, neveux de Juliette Drouet.
