« 7 décembre 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16332, f. 146-147], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11300, page consultée le 24 janvier 2026.
7 décembre [1837], jeudi matin,10 h.
Bonjour mon petit homme bien aimé, bonjour. Comment vont tes pauvres yeux ? Ils
étaient bien malades hier au soir et pour peu que tu aies veillé encore dans la nuit
tu dois beaucoup souffrir ce matin. Quel malheur que je ne puisse pas te donner les
miens. Ce serait avec bien de la joie que je les crèverais à
ton service. C’est injuste que cela ne se puisse pas faire. J’ai peu dormi encore
cette nuit et il y a déjà longtemps que je suis réveillée, aussi je prévois que
j’aurai un fameux mal de tête. Je le sens qui commence son petit travail tout
doucement. Il paraît qu’il a plu encore ce matin. Quel vilain pays. Toujours de la
pluie et toujours de la boue. Je ne me plains [pas] pour moi qui ne
sors presque jamais, mais pour toi mon cher petit errant dont les habits et la santé
se déforment sous une gouttièrea
permanente.
Je voudrais bien que tu visses l’avocat
général ce matin. Il me semble qu’après avoir entendu tes explications il ne
peut pas faire autrement que de nous condamner à recevoir « 6.000 F de dommages intérêts pour la reprise de toutes tes pièces dans
l’espace de 4 mois sous peine de 150 F d’amende pour chaque jour de retard1 ». Voilà ce
qu’il me semble.
C’est aujourd’hui que vient Claire. Je suis fâchée que le Manière se joigne à sa visite car j’ai très peu de temps à la voir et une très longue
mercuriale à lui faire. Au reste, tant mieux pour elle et aussi pour moi car cela
me
fait mal d’être obligée de revenir sur tous ses torts passés. Je ne veux pas trop
y
penser.
Je t’aime mon Victor adoré et il n’y a que cela de doux et de rayonnant
dans ma vie : ton amour.
Juliette
1 Juliette cite les formules (et les sommes) du jugement prononcé le 20 novembre par le Tribunal de commerce contre la Comédie-Française en faveur de Victor Hugo.
a « goutière ».
« 7 décembre 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16332, f. 148-149], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11300, page consultée le 24 janvier 2026.
7 décembre [1837], jeudi soir, 9 h.
Tout mon monde est parti mon cher petit bien-aimé. Je suis seule avec ta pensée. J’y
suis si bien [acoquinée ?]a que lorsqu’il me faut la partager avec d’autre ça me gêne.
C’est peut-être mal ce que je dis là. Surtout pour aujourd’hui tu dois me comprendre. Enfin me voilà seule et probablement pour
le reste de la soirée car il n’est pas croyable que tu viennes me voir avant d’aller
chez B. de R.1 Je commence à
m’apercevoirb que les procès
me coûtent très cher, car en supposant que tu gagnes, ce que je ne crois pas, rien
ne
me remplacera les quelques minutes que tu m’aurais donnéesc ce soir sans cela. Je suis donc frustéed2 et cela sans espoir
d’indemnité quelconque. Je suis aussi furieuse de la cacade de La
Presse3. Je souffre de
n’être qu’une JUJU. Il est probable que les Débats4 aura eu les mêmes raisons pour se taire. Et tous ces gens-là vont
en calèche, ont des maisons de campagne et vont de pair avec le marchand de cirage
anglais5 et brossent les
bottes des ministres avec sentiment et
honneur pour la plus grande gloire de MON PAYS DE FRANCE6.
Je t’aime mon Victor. Je serais bien heureuse et bien
reconnaissante si tu venais un peu me voir ce soir. Il y a si si7 longtemps que cela ne m’est
arrivé.
Juliette
1 À identifier.
2 Le fait que Juliette souligne le mot avec une orthographe fautive pour en altérer la prononciation – ce qu’elle fait systématiquement depuis la première occurrence du terme dans ses lettres en 1835, en y ajoutant souvent la formule « pour bien dire » –, peut être le signe qu’elle en connaît la forme correcte, et qu’elle joue sur les mots en l’associant à l’adjectif « fruste ». À l’époque, l’adjectif « frustré » est à prendre au sens premier et général (« privé de ») et n’a aucune connotation sexuelle, même si Juliette l’applique volontiers par métaphore à sa propre situation de manque amoureux.
3 Le journal La Presse avait en effet promis dans son numéro de la veille (6 décembre 1837) de publier le lendemain le discours de Victor Hugo contre la Comédie-Française, chose à laquelle les rédacteurs, dans un entrefilet du 7, disent devoir renoncer « faute de place ».
4 Le Journal des débats a publié la veille (6 décembre) les échanges entre les deux parties lors de l’audience du 5 décembre (procès contre la Comédie-Française), ainsi que le discours qu’adresse Hugo à la Cour. Dans le numéro du jour (7 décembre), on ne trouve plus une seule allusion à l’affaire.
5 Référence à un certain M. Day, ancien perruquier londonien qui s’était fait construire un palais après avoir fait fortune grâce à une nouvelle recette de cirage. Les marchands de cirage anglais (qui avait éclipsé le cirage français), étaient au XVIIIe siècle de simples vendeurs de rue. Peu à peu, le succès du produit fit leur fortune et ils furent pointés du doigt par l’opinion publique et les journaux comme appartenant à une nouvelle classe qui se distinguait par un luxe ostentatoire.
6 À l’époque, de nombreuses comédies et vaudevilles proposent des couplets chantés sur l’air de « Rendez-moi mon beau pays de France » dont l’origine reste à élucider.
7 On ne sait si la répétition est volontaire.
a « acquoninée ».
b « m’appercevoir ».
c « donné ».
d « frusté ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent en Belgique, où elle prend le train pour la première fois.
- 20 févrierMort d’Eugène, frère de Victor Hugo, à Charenton.
- 26 juinLes Voix intérieures.
- 3 juilletPromu officier de la Légion d’Honneur.
- 14 août-14 septembreVoyage avec Hugo en Belgique et dans le nord de la France.
