« 26 juillet 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16331, f. 101-102], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5696, page consultée le 25 janvier 2026.
26 juillet [1837], mercredia matin, 8 h.
Bonjour mon cher adoré, je vous aime autant ce matin qu’hier, c’est-à-dire que je
vous aime de toutes mes forces et de toute mon âme. Comment va ta chère petite tête ?
Bien n’est-ce pas ? La mienne c’est toujours la même chose. Je ne sais pas si c’est
la
MÉCHANCETÉ qui y est enfermée qui livre un combat au peu de bon sens qui me reste
encore. Toujours est-il que j’ai très mal à la tête. Vous avez donc déjà 115 F. de
côté ! Je commence à croire que notre voyage ne sera pas seulement autour de ma
chambre. 115 F., c’est quelque chose, mais ce n’est pas encore assez. Je me tourmente
pour savoir comment tu pourras en avoir d’autres. Sans être une femme de peu de foi,
je suis une femme très amoureuse et très désireuse de vivre avec vous le plus
longtemps possible de la vie de bonheur, de liberté et d’amour. Aussi je vendrais
mon
lit et même votre culotte pour un cabriolet qui nous roulerait pendant deux mois sur
les grandes routes de n’importe quel pays. Jourpa. Que vous est-il donc arrivé cette nuit, cher
Toto, que vous avez laissé dédaigneusement votre bougeoirb sur la fontaine ? Toto, Toto, vous vous
[dérangez ?]. Cette petite infraction à vos habitudes cache peut-être
un affreux mystère que je découvrirai, je vous en préviens1. C’est aujourd’hui, mon cher petit
homme, que vous m’écrirez sur mon Q. CURTII RUFI, DE REBUS GESTIS, ALEXANDRI MAGNI,
LIBRI DECEM2,
hein ? On n’est pas d’une certaine force en latin. Et cornipedum pulsu ærec3… Je n’en dis
pas plus. Ma science est assez démontrée comme ça.
Je t’aime, toi. Je t’aime
plus plein que le monde. Je t’aime plein mon cœur et par-dessus les bords.
Juliette
1 Dans une lettre du 7 juin 1838, Juliette se plaindra du même phénomène. Elle y voit le signe de quelque sortie nocturne de Hugo.
2 L’historien Quinte-Curce, dont le nom latin est Quintus Curtius Rufus, a écrit une histoire d’Alexandre qui a connu de nombreuses éditions notamment au XVIIe siècle et fut publiée sous divers titres. Celui que donne ici Juliette laisse à penser qu’elle a sous les yeux l’édition de 1757, dont le titre diffère un peu de celui d’éditions plus répandues. C’est dans ce Quinte-Curce que Victor Hugo étudia le latin à l’âge de sept ans. Juliette attend de lui une dédicace qu’il apposera effectivement le lendemain. – L’initiale du nom composé de l’auteur latin, et la première syllabe du second élément patronymique, sont une aubaine pour la pratique du jeu de mots à connotation coquine. Tout en dédicaçant le « Q. CURTII RUFI » (c’est ainsi que figure le nom de l’auteur sur la page de titre), Hugo est implicitement enjoint d’écrire des « alexandrins » sur un autre Q… On reconnaît là une allusion possible à l’une des plus célèbres scènes des Liaisons dangereuses, celle où précisément Valmont écrit une lettre d’amour à Mme de Tourvel sur le postérieur d’une prostituée qu’il prend pour écritoire.
3 Citation partielle des vers de L’Énéide (« Demens ! qui nimbos et non imitabile fulmen / Ære et cornipedum pulsu simularat equorum. » [livre VI, v. 590-591], que Juliette utilise parfois lorsqu’elle cherche à exprimer la colère, l’ardeur ou la fougue.
a Le jour de la semaine a été ajouté en très petites lettres au-dessus de « mardi », fautif mais non biffé.
b « boujeoir ».
c « pulsus ere ».
« 26 juillet 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16331, f. 103-104], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5696, page consultée le 25 janvier 2026.
26 juillet [1837], mercredi soir, 8 h. ½
Je t’aime, mon bon petit homme. Je t’aime, c’est bien sûr et bien vrai. Je t’aime tous les jours plus. Je ne sais pas comment cela se fait mais cela est. J’ai dîné avec Mme Pierceau, elle m’a parlé faiblement de l’affaire en question. Il paraît certain que MM. les sociétaires voulaient se donner les gants1 de m’engager pour te RENDRE SERVICE et exiger plus tard le prix de ce même service avec de gros intérêts2. Heureusement que nous voyons la ficelle. Soirpa. Je travaille à mes chemises. Il y en a une que j’emporterai ce soir pour la faire tout à fait. Je t’aime mon Victor bien aimé. Je t’aime comme… ma foi, il n’y a pas de comparaison possible. Enfin je t’aime comme une pauvre fille qui s’est donnée touta entière à toi sans se réserver un seul petit morceau de cœur ni un seul petit coin de pensée. Tout est à toi. J’ai toujours mon hideux mal de tête. Je viens de me décoiffer pour t’écrire, sans cela je ne l’aurais pas pu. Je souffre vraiment. Il faut absolument que tu me fasses marcher ce soir. Tu as mis la lettre chez Mme Krafft. Si ce n’était pas trop t’ennuyerb, je te dirais de penser aux livres3. Soirpa, soir man. Et notre voyage ? Si nous le faisons vraiment cette année, je pousserai de si fameux zurlements4 qu’on m’entendra de vingt lieues à la ronde. Hou ! je voudrais y être déjà. En attendant, je t’aime. Je voudrais vous baiser la nuit et encore le jour. Je t’aime, je t’aime.
Juliette
1 « Se donner les gants » : s’attribuer mal à propos les honneurs ou le mérite de quelque chose.
2 Juliette a toujours l’espoir d’entrer à la Comédie-Française. Les sociétaires y verraient donc un moyen de faire pression sur Victor Hugo alors en procès contre le théâtre.
3 Juliette réitère ce rappel depuis un certain temps (voir les lettres des 23 juillet et 17 juin).
4 Juliette se plaît souvent à cette graphie qui insiste sur la liaison fautive.
a « toute ».
b « ennuïer ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent en Belgique, où elle prend le train pour la première fois.
- 20 févrierMort d’Eugène, frère de Victor Hugo, à Charenton.
- 26 juinLes Voix intérieures.
- 3 juilletPromu officier de la Légion d’Honneur.
- 14 août-14 septembreVoyage avec Hugo en Belgique et dans le nord de la France.
