« 25 juillet 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16331, f. 93-94], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5695, page consultée le 06 mai 2026.
25 juillet [1837], mardi matin, 9 h. ½
Bonjour mon cher petit bien-aimé. J’ai dormi comme une marmotte. C’est ma course
d’hier au soir qui en est cause. Je te prie de croire qui si nous devions partir demain comme il y a deux ans1, je n’en aurais pas dormi de joie.
Malheureusement nous sommes encore loin de réaliser le plus ardent de mes désirs.
J’aurai le temps de t’attendre bien des jours et de dormir bien des nuits avant
d’arriver à la veille de notre DÉPART. Je ne te demande pas comment tu as passé la
nuit. Je sais trop d’avance que tu as travaillé. C’est triste à penser que toutes
tes
nuits ont cette destination. Pauvre bien-aimé, pourvu que cette tâche surhumaine ne
fasse rien perdre à ton amour. J’ai deux inquiétudes à la fois, celle de ta chère
santé et celle de ton amour qui pourra bien s’user dans ce travail sans relâche. Que
faire ? Je suis pleine de courage et de bonne volonté, mais rien ne me réussit. Tu
sais tout cela aussi bien que moi et je devrais me dispenser de t’en rebattre les
oreilles, mais je ne peux pas m’en empêcher. Je t’aime mon Toto chéri. Je t’aime mon
bon Victor. Je t’aime mon cher petit homme. Je vous adore mon beau et grand poète.
Je
voudrais passer ma vie à vous regarder et user ma bouche à vous dire je t’aime, je
t’aime, je t’aime.
Juliette
1 Le voyage de 1835 a duré du 25 juillet au 22 août, avec de multiples étapes entre Haute-Normandie et Picardie.
« 25 juillet 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16331, f. 95-96], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5695, page consultée le 06 mai 2026.
25 juillet [1837], mardi après-midi, 3 h. ½
Sois bien tranquille, mon cher petit homme, je ne suis pas assez insensée pour me
livrer au chagrin et à l’impatience quand tu me donnes tant de preuves de dévouement
et d’amour. Si tu travailles pour moi, moi je t’aime. La besogne n’est pas
fatigantea, au contraire. Mais
aussi elle est faite avec une exactitude et une contention de cœur et d’esprit que
tu
ne retrouverais dans aucune autre femme. Je crois que ta petite petite lettre a été écrite avant de venir chez moi1, aussi je
n’espère plus te voir avant ce soir et peut-être même fort tard. Je n’en aurai que
plus de mérite à être bonne et patiente. Je crois même que je pourrais être gaie si
j’avais la certitude que cette journée de labeur pour toi et de privation pour moi
sera, d’ici à très peu de temps, changéeb en voyage, c’est-à-dire en bonheur ineffable, en joie du
paradis, en extase et en ravissement d’amour. Tu me le fais espérer, mais je n’ose
pas
me livrer à la joie avant d’être sûre, bien sûre que ce sera.
Jourdain est venu m’apporter son mémoire et
une lettre de Mme Krafft que j’ai ouverte sachant que je pouvais
me permettre cette infraction à la règle sans me faire rouer
de coups. À propos de coups, vous m’en devez car je vous ai
promis et permis de m’en donner chaque fois que vous m’écririez une bonne petite
lettre2. Vous êtes donc tout à fait en droit de prendre votre dividende. Est-ce ainsi qu’on s’exprime en termesc d’intérêt ? de gain ? Je n’en sais rien.
Dans tous les cas, battez-moi à la condition de m’aimer. Je le veux, je l’exige. Merci
mon cher petit homme adoré, merci de ta bonne lettre. Je pensais à toi avec amour
quand je l’ai reçue. Maintenant je vais continuer avec redoublement.
Juliette
1 Dans une lettre portant le timbre postal du 23 juillet 1837, Hugo lui écrit : « Je t’aime. Je travaille pour toi, et je n’ai qu’une idée, c’est que ce qui est travail pour moi soit pour toi bonheur. / Et mon travail est un bonheur aussi puisqu’il t’a pour but. Pense à moi ! / Je serai près de toi peut-être en même temps que ce billet. » (lettre publiée par Jean Gaudon, ouvrage cité, p. 95).
2 Suite à ce que Juliette appelle un « incident », elle écrivait à Hugo le 22 juillet : « Si tu dois m’écrire une lettre aussi adorable que celle que je viens de recevoir chaque fois que tu auras été méchant, je te permets de me battre tous les jours plutôt deux fois qu’une ». La « lettre adorable » de Victor Hugo était une lettre d’excuses et un mea culpa : « […] je ne me suis jamais plus détesté. / Hélas, pardonne-moi. Je ne savais ce que je faisais. Je baise tout ce que j’ai frappé » (voir la note concernant la lettre du 22 juillet après-midi).
a « fatiguante ».
b « changé ».
c « terme ».
« 25 juillet 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16331, f. 97-98], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5695, page consultée le 06 mai 2026.
25 juillet [1837], mardi soir, 6 h. ¾
Vois-tu mon cher bien-aimé, je suis bien raisonnable, c’est-à-dire que je t’aime de toute mon âme. Je serai comme cela toute la soirée, et c’est ta chère petite lettre qui aura fait le miracle1. Elle est si bonne et si charmante quoique trop courte, ta chère petite lettre. Et puis il y a un si doux espoir au fond que je me sens le courage de ne pas te voir ce soir. Oh… oh… n’allons pas si vite, quand je dis courage je me vante. Car un siècle de bonheur en perspective ne me ferait pas renoncer volontairement à une heure passée tout de suite dans tes bras. Mais enfin je dis que je ne grognerai pas, voilà tout ce que je peux faire de plus fameux. D’ailleurs, je suis triste parce que je t’aime, parce que je te plains d’être obligé d’acheter quelques minutes de joie par des grandes journées et des longues nuits de travail. Si je pouvais t’aider, encore, mais je ne suis bonne qu’à dépenser de l’argent et à t’aimer. La première moitié devrait pouvoir se supprimer. Mais je suis bête comme une noix2. Jourpa, jour man. J’ai fait presque comme le M. d’Honfleur3. J’ai ri à tomber sur la table du vieux-niais et de sa lettre4. On devrait l’écrire en lettres d’or dans tous les cabinets de lecture, sa lettre. Elle est vraiment ravissante et divertissante. Et vous vous n’êtes que le chef de l’école ROMANTIQUE que j’ai la bonté d’aimer jusqu’à l’adoration. Voilà ce que vous êtes.
Juliette
1 Voir la lettre de l’après-midi.
2 Jeu de mots (« bête comme une oie »). Juliette s’est accusée d’avoir un esprit d’oie dans la lettre du 22 juillet.
3 Allusion à élucider, qui réfère probablement à une scène vue en juillet 1836, Honfleur étant l’une des étapes du voyage entrepris par Hugo et Juliette.
4 Le « vieux-niais » réfère à Viennet, dont il a déjà été question dans les lettres des 22 et 23 juillet (soirs). Juliette a maintenant lu la lettre que Viennet avait adressée au Constitutionnel le 21 juillet 1837, dans laquelle il expliquait pourquoi il ne porterait plus, à l’avenir, sa rosette de la Légion d’honneur. Hugo ayant été décoré récemment, c’est en fait toute l’école romantique que Viennet attaque.
« 25 juillet 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16331, f. 99-100], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5695, page consultée le 06 mai 2026.
25 juillet [1837], mardi soir, 7 h. ¾
Il est bien juste que pendant que tu travailles et avec la triste certitude de ne
pas
te voir, mon pauvre bien-aimé, je t’écrive le plus que je peux. C’est aussi ce que
je
fais en me reprochant cette intempérance de plume qui te forcera à fatiguer tes
pauvres yeux malades plus qu’il n’est besoin. Mais l’amour est égoïste, ce n’est pas moi qui ai inventé cette vérité. Je t’aime, mon cher
Victor. Je trouve une douceur inexprimable à te le dire. Je ne peux pas détacher ma
pensée de toi. Je n’entends que toi, je ne rêve que toi, je ne désire que toi, je
ne
vois que toi même quand mes yeux fixent quelqu’un ou quelque chose.
Il est
probable que je me coucherai avec le jour. Je n’ai pas besoin de t’attendre
aujourd’hui, je sais bien que tu ne viendras que tard en supposant que tu viennes.
Chère âme, fais en sorte que je ne passe pas toute cette soirée et toute cette nuit
sans t’embrasser. Mon cœur déborde d’amour, mes lèvres brûlantes de baisers. Il faut
que je t’en donne un peu si je ne veux pas être triste et malade de ma continence.
Soirpa, soir man. Donnez vos deux petits pieds que je les baise même avec leurs grandes
BÔTTES, et puis vos belles mains, et puis votre
jolie bouche, et puis vos beaux yeux, et puis… le reste que je baise encore plus
fort.
Juliette
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent en Belgique, où elle prend le train pour la première fois.
- 20 févrierMort d’Eugène, frère de Victor Hugo, à Charenton.
- 26 juinLes Voix intérieures.
- 3 juilletPromu officier de la Légion d’Honneur.
- 14 août-14 septembreVoyage avec Hugo en Belgique et dans le nord de la France.
