« 24 juillet 1864 » [source : BnF Mss, NAF 16385, f. 197], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.3698, page consultée le 06 mai 2026.
Guernesey, 24 juillet [18]64, dimanche, 2 h. ½ après-midi
Que je vous voueille m’ôter ma pauvre petite [illis.] de café, vilain que vous êtes, et
vous aurez affaire à moi, après m’avoir dépouillée de tous mes doux privilèges de
copiste en chef1 et sans partage vous voulez
encore m’enlever ce pauvre petit droit de rien du tout ? Mais je tiens votre cafetière
et je la garde, ATTRAPÉ, et j’amènerai ROBERT si vous dites un seul mot là-dessus. Tenez-vous pour averti car
je vous ficherai des bons coups à la première objection. Notre pauvre petit
agonisant2
n’est pas encore mort mais il n’en vaut guère mieux, malgré tous les soins que lui
donne Suzanne. Elle a imaginé de le fourrer
dans une sorte de gaine d’étoupea
sous laquelle elle a mis une brique chaude ; cette espèce de daube anticipée ne paraît
pas lui nuire jusqu’à présent. Espérons que le pauvre petit s’en tirera.
On
sonne. C’est le docteur Corbin qui vient
savoir l’effet de ses pilulesb. Je
monte et je reviens, à tout à l’heure. Me revoilà, hélas ! avec la perspective de
plusieurs boulettes à l’horizon. Pour peu que je reste encore quelque temps dans ce
pays j’absorberai toute la pharmacie guernesiaise. Cet avenir ne me fait pas rire
et
j’aimerais mieux m’en aller. C’est peut-être le moyen sournois que le docteur emploie
pour me forcer à hâter notre départ car il n’en démord pas, de ce départ précipité.
Je
lui ai redit que cela était impossible avant le 10 août, ce qui paraît le contrarier
très fort. Enfin il faudra bien qu’il en prenne son parti mais ce n’est pas une raison
pour qu’il me bourre tous les jours de boulettes comme il le fait. Du reste je suis
très fatiguée et c’est à peine si j’ai le courage de me lever d’une chaise pour aller
à l’autre. Je viens de manger une petite soupe sans aucune graisse et cependant je
la
sens lourde et brûlante sur mon estomac. Corbin me conseille l’usage de poivre de… Cayenne, rien que cela ! Il
prétend que ce poivre-là fait moins de mal que le poivre ordinaire et stimulerait
mon
estomac paresseux. Malgré son assurance je ne m’y fierais pas. J’aime mieux le remède
du voyage, c’est plus sûr et surtout plus agréable3. En attendant je
vous adore et je vous baise de toute mon âme.
1 Juliette Drouet se trouve écartée petit à petit de l’exercice de « copire » qu’elle aime tant à cause de son écriture qui devient de moins en moins lisible, et de sa santé fragile.
2 On ne sait de quel petit animal il s’agit.
3 Juliette sera exaucée : elle partira en voyage avec Victor le 15 août.
a « étouppe ».
b « pilulles ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle emménage dans Hauteville II, que Hugo achète pour elle, et dont il soigne la décoration.
- 14 avrilWilliam Shakespeare.
- 16 avrilAchat du 20, Hauteville pour Juliette, qui y emménagera deux mois plus tard. La famille Hugo y avait résidé avant d’emménager à Hauteville-House. Juliette en avait signé le bail de location le 19 mai 1863.
- 5 maiPar testament, Juliette Drouet institue Victor Hugo son légataire universel, et à défaut, les enfants de ce dernier. Elle nomme Victor Hugo son exécuteur testamentaire, et à défaut, Charles, puis François-Victor.
- 15 juinPremière nuit de Juliette Drouet au 20, Hauteville.
- 25 juilletElle pend la crémaillère dans sa nouvelle maison.
- 15 août-26 octobreVoyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.
