« 11 juin 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16359, f. 283-284], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11993, page consultée le 24 janvier 2026.
11 juin [1845], mercredi matin, 8 h. ½
Bonjour, mon Victor aimé, bonjour, mon Toto adoré, bonjour, mon cher
petit homme ravissant, bonjour, je t’aime. Tu n’as pas voulu rester
cette nuit, pourtant j’étais parfaitement éveillée, je t’assure. Si
c’est par excès de délicatesse à mon sujet que
tu ne fais qu’entrer et sortir quand tu viens la nuit, tu as le plus
grand tort parce que, loin de me faire plaisir, cela m’afflige. Aussi,
mon cher petit Toto, je te supplie d’être sans pitié pour mon sommeil et d’avoir un peu plus d’égards pour
mon pauvre cœur.
Je ne t’ai pas écrit hier au soir parce que je me
suis sentie si courbaturée que je n’ai eu que le temps de me mettre au
lit. C’était plus des douleurs dans les jambes que de la fatigue. Ce
matin je n’y pense plus et je suis prête à aller au Vignemale1 avec toi, si le cœur t’en dit.
C’est demain que ma
grande péronnelle se remet en
mouvement pour ce fameux examen2.
Nous verrons si elle réussira. Je suis si lasse de ces inutiles
tentatives que j’aurais désiré que la chose eût lieu entièrement demain.
Enfin ce sera toujours un commencement. Pourvu qu’elle le passe bien, il
y aura espoir pour le reste. Mme Marre a été très bonne femme pour
elle. Cette femme gagne à être connue. D’abord on ne voit que la raideur
et les ridicules inhérents à son état, mais ensuite on s’aperçoit de sa
bonté et de sa cordialité. J’aurais voulu qu’elle ne dît pas à Mme Triger que Claire passait son examen demain pour ne pas lui faire
une trop grosse honte si elle ne réussissait pas. Mais elle n’a pas eu
cette discrétion. J’en serai fâchée s’il faut que cette pauvre enfant ne
passe pas.
Granger n’est pas venu hier,
mais je pense qu’il viendra aujourd’hui. Dans aucun cas, on ne me
laissera ce qui reste à payer sans en devoir compte
à personne. Il faudra pourtant que je réponde à ce Garnier et que j’écrive à
M. Démousseaua. Voilà encore
une ennuyeuse démarche à faire. Enfin il faudra la faire le plus tôt
possible pour n’avoir pas la visite ou de nouvelle lettre de ce
monsieur. Je ne sors pas des affaires ennuyeuses. Après celle-là,
celle-ci, et toujours comme ça. Encore si je te voyais davantage, cela
m’aiderait à supporter toutes ces tracasseries avec plus de calme et de
résignation. Mais je te vois si peu, si peu, que cela ne vaut pas la
peine de souffrir, si cela en vaut la peine. Je blasphème et je
mensb quand je
dis cela. Un an d’ennui ne vaut pas une seconde de bonheur. Voilà la
vérité.
Juliette
1 Lors de leur voyage dans les Pyrénées en 1843, Juliette Drouet et Victor Hugo découvrent le Mont Vignemale, près de Luz.
2 Le 12 juin 1845, Claire passe l’examen d’institutrice. C’est un nouvel échec.
a « Démousseaux ».
b « je ments ».
« 11 juin 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16359, f. 285-286], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11993, page consultée le 24 janvier 2026.
11 juin [1845], mercredi soir, 5 h. ½
Allez donc avec votre table chinoise de quarante mille morceaux. Je m’en
fiche pas mal encore. Vous avez essayé de m’humilier dans mes
chandeliers, mais vous n’y avez pas réussi. Vous devez être bien furieux
de voir que toutes vos chinoiseries ne me font aucun effet. Si j’en
voulais, j’en aurais peut-être plus que vous, des chinoiseries, c’est
moi qui vous le dis. Pour vous apprendre à me vexer, je ne vous ferai
pas de dessin. Vous aurez beau vous traîner à mes pieds et lécher la
sacrée poussière de mes brodequins, je ne vous en ferai pas. Vous êtes
assez riche en curiosités de tous genres. Je n’ai pas besoin d’y joindre
mes chefs-d’œuvrea plus curieux encore que toutes vos
curiosités. Cela ne m’a pas empêchée de vous acheter une belle douzaine
d’oranges. Je veux bien vous priver de mon talent, mais je ne veux pas
faire souffrir votre pauvre petite santé. Depuis que tu es parti, j’ai
été en grande affaire avec mon jardinier. Je
lui ai fait faire de grands nettoyagesb et de grands coupages de bois mort.
Ça n’est pas encore fini tout à fait. Ce sera pour la prochaine fois.
Quant à Granger, l’ouvrier
qui est venu en son nom n’a pas pu prendre sur lui de me donner un solde de tout compte parce qu’il n’y était pas
autorisé et qu’il ne savait pas ce que je voulais lui dire. Ce sera pour
la prochaine fois.
Voilà, mon petit Toto, les nouvelles
d’aujourd’hui. Quant à mes occupations, je vous ai aimé sans m’arrêter
et je n’ai pas encore fini. Je vous attends de toutes mes forces.
Juliette
a « mes chefs-d’œuvres ».
b « de grands nétoyages ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
