5 octobre 1843

« 5 octobre 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16352, f. 173-174], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10757, page consultée le 24 janvier 2026.

Nous voilà rentrés dans notre vie de misère et d’épreuves, mon adoré, pour moi du moins qui vais recommencer à t’attendre vingt-trois heures sur vingt-quatre pour chaque jour qui s’écoulera. Sans compter les inquiétudes, les jalousies et les chagrins de toutes sortes qui vont recommencer comme par le passé et encore pire. Tout cela, mon pauvre ange, ne m’empêche pas d’être reconnaissante envers le bon Dieu des quatre jours si courts mais si remplis de bonheur qu’il m’a envoyé au moment où je l’espérais le moins1. Tu devrais, mon adoré, t’entendre avec lui pour me faire de ces surprises-là plus souvent. À vous deux, si vous vouliez, vous pourriez faire de ma vie une longue fête d’amour et d’enivrement ! Il suffit pour cela que vous le vouliez bien tous les deux, le bon Dieu et toi et surtout toi, mon adoré, car avant tout il faut que tu m’aimes. Sans l’amour, les circonstances, le loisir et l’argent ne suffisent pas. Il faut m’aimer comme je t’aime, n’avoir de joie et de bonheur qu’en moi. C’est bien difficile n’est-ce pas et peut-être impossible ? Eh ! bien moi, c’est ma vie. Je pourrais plutôt vivre sans respirer que sans t’aimer. Si tu savais à quel point c’est vrai mon Victor ravissant tu m’aimerais par reconnaissance et par admiration. Ô c’est que je t’aime bien mon Toto.
Depuis que tu es parti je travaille à remettre mes affaires en ordre. J’ai remis ma robe, mon mantelet, ma collerette, mon chapeau à neuf, tout à fait à neuf. J’ai rangé mon linge, nettoyéa ma maison, écrit à ma fille et à la mère Pierceau. J’ai compté ma dépense mais je suis encore comme tu m’as laissée, c’est-à-dire toute ébouriffée et toute noire de poussière. Je me débarbouillerai après mon dîner pour te recevoir. Même je consens à ce que tu me prennes avec les pincettes pourvu que tu viennes tout de suite. Je me voue à tes plaisanteries les plus atroces pourvu que tu me les fasses à l’instant même. J’accepte tous les coups que tu voudras me donner pourvu que je te les rende en baisers à indiscrétion. Je me livre à toi corps, cœur et âme, ici et là-haut, pourvu que tu m’aimes un pauvre petit brin. Voilà les marchés que je suis prête à souscrire si vous y consentez. Baisez-moi en attendant et pensez à moi.
Avez-vous donné la petite image à Dédé ? L’avez-vous bien embrassée pour moi ? Me regrettez-vous ? Trouvez-vous le temps bien long et bien ennuyeux loin de moi ? Allez-vous bientôt venir ? Répondez-moi tout de suite vilain monstre ou bien je ne relierai pas vos manuscrits. Voime, voime mais je serais la plus attrapéeb. Merci je veux les [relier ?] plus que jamais.

Juliette


Notes

1 4 jours de bonheur ?

Notes manuscriptologiques

a « netoyé ».

b « attrappée ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.

  • Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
  • 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
  • 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
  • PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
  • 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.