« 13 avril 1843 » [source : MV-MVH, Villequier, Inv. 1959.9.32], transcr. Marie-Jean Mazurier, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10879, page consultée le 24 janvier 2026.
13 avril, jeudi matin 11h. ¼
Bonjour, mon Toto bien-aimé, bonjour mon cher petit homme adoré, comment vont tes
yeux et ta gorge ? Tu paraissais fatigué et souffrant cette nuit, tu avais l’air
triste et soucieux, mon pauvre bien-aimé. Je sais que tu as malheureusement trop sujet
de l’être avec tout ce qui pèse sur toi, mais que puis-je y faire ? Rien et c’est
ce
qui me décourage et c’est ce qui me désespère. Dans ces moments-là je regrette d’avoir
abandonné le seul état, la seule ressource que j’eusse au monde. Je ne suis bonne
à
rien pas même à te rendre heureux. Depuis deux ans et demi c’est à peine si tu as
l’air de voir que je suis au monde pour t’aimer et pour être aimée de toi. Tout ce
que
le dévouement le plus noble et le plus généreux peut faire tu le fais, mais ce n’est
pas aimer c’est être loyal et bon au delà de toute expression. Je ne me fais pas
d’illusion. je t’aime trop d’ailleurs pour n’être pas clairvoyante.
Je sais bien
que depuis plus de deux ans tu n’as plus d’amour pour moi quoique tu en aies conservé
toutes les apparences dans le langage et dans la manière. Cela prouve que tu es un
homme bien élevé, voilà tout. Il y a des scènes violentes qui sont plus éloquentes
et
plus persuasives pour un cœur qui aime que la froide galanterie dans les mots, il
y a
des coups de pied dans le ventre qui sont plus passionnés et
plus tendres que certains baisers sur le front ou sur les lèvres.
Depuis plus de
deux ans j’en fais la triste expérience. Je sais bien que par bonté d’âme tu me diras
que je me trompe, mais ce sera tout. Je n’en conserverai pas moins l’atroce certitude
que tu ne m’aimes plus ou que tu m’aimes moins, ce qui est la même chose.
Du
reste, mon parti est pris. Si bien pris que tu me vois calme et résignée là où
j’aurais été violente et exaspérée autrefois. C’est qu’autrefois ce n’était qu’un
doute et que maintenant c’est une certitude. Mais je ne voulais pas te parler de tout
ça et voilà que j’y suis entraînée, je ne sais comment. Je te demande pardon mon Toto.
Ce que j’ai à te dire c’est de ne pas te gêner pour moi. Ne fais pas de voyage puisque
cela te contrarie. Je te promets de me tenir en bonne santé
et même de ne plus t’en parler jamais. Arrange ta vie comme il te plaira le mieux,
c’est trop juste, et je te promets d’accepter sans mot dire tous ces arrangements,
quels qu’ils soient.
En attendant, mon cher petit, je serai bien raisonnable et
bien muette. Tâche de te soigner, et de te reposer, tu en as
bien besoin.
Bonjour Toto. Bonjour, mon cher petit Toto. Si tu sors et que tu ne
sois pas trop occupé, tâche de monter jusque chez moi. Je t’attends toujours autant
que je te désire et que je t’aime. Je baise tes chers petits pieds.
Juliette
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
