« 6 mai 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16349, f. 19-20], transcr. Ophélie Marien, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10563, page consultée le 24 janvier 2026.
6 mai [1842], vendredi après-midi, 4 h. ½
Vous n’avez pas voulu emporter un parapluie1, mon cher petit entêté et
vous serez saucé pour peu que vous sortiez. Cela devrait m’être bien égal si ce n’est
pas pour venir chez moi, mais je suis assez bête pour ne pas vouloir que vous soyez
trempé jusqu’aux os quand vous allez regarder les grisettes tout le long des
boulevards. Je vous en veux moins de ne m’avoir pas fait sortir puisqu’il fait mauvais
temps, mais si vous étiez bien gentil vous viendriez bien vite auprès de moi et vous
ne vous en iriez plus d’ici à huit jours. Mais vous ne mordez pas à la chose de
quelque façon qu’on vous la présente aussi je n’ose plus vous rien demander, persuadée
d’avance que vous ne m’écouterez pas. Baise-moi, vilain Toto, et ne te fais pas
mouiller parce qu’avec ta roséole cette pluie battante
ne ferait que médiocrement bien. Je voudrais bien savoir pourquoi vous étiez forcé de rentrer chez vous tantôt ? Vous aviez sans doute
quelque rendez-vous intéressant ? Méfiez-vous car je vous guette comme Fouyou guette la queue de Jacquot dans ce moment-ci. C’est encore là un de
vos plaisirs féroces de pousser ces deux animaux à s’entredévorer. Qu’est-ce que vous
diriez si on vous en faisait autant ? Vous ne seriez pas content et pourtant vous
n’auriez que ce que vous méritez. J’essayerai un jour, moi, de vous dévorer et nous
verrons laquelle de nos deux queues restera sur le champ de bataille.
En
attendant je suis toujours très contente d’être débarrassée de la veuve. J’aime mieux
que ce soit la mère Pierceau qui en soit
empêtrée que moi. Mon Dieu que je voudrais donc être sûre de faire notre voyage cette
année. Cela me tourmente et m’agace et m’attriste au-delà de toute expression, de
craindre de rester toute l’année en prison comme celle précédente. Il me serait
impossible de me résigner. Je sens que j’ai besoin de ce voyage pour vivre et s’il
me
manque, ma foi, je tirerai ma révérence à toute la nature. Je ris parce que je n’ose
pas pleurer, mais vrai je souffre, mon Toto chéri. Je me tortille en t’écrivant et
il
me faut tout mon courage pour ne pas crier comme un enfant. Je ne prends pas de bain
ce soir parce que je trouve qu’il fait trop froid. Demain si le temps est plus doux
et
que je ne suis pas mieux, j’en prendrai un à l’eau de [illis.]. Jour Toto, jour mon cher petit o, nonobstant mon affreux bobo, nous nous sommes très bien conduits ce matin.
C’est dommage que cela arrive si rarement.
Juliette
1 Victor Hugo déteste les parapluies, dont il trouve l’usage ridicule.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
son père adoptif, l’oncle René-Henry Drouet, meurt hospitalisé aux Invalides.>.
- 12 et 28 janvierLe Rhin.
- Août-octobreVillégiature à Saint-Prix.
- 23 novembreMort de René-Henry Drouet, l’oncle de Juliette, hospitalisé aux Invalides.
