« 5 octobre 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16347, f. 11-12], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7993, page consultée le 24 janvier 2026.
5 octobre [1841], mardi soir, 4 h. ¾
Vous avez bien fait, scélérat, d’emporter votre tas de gribouillis car un jour de
plus et vous auriez été forcé de courir après sur les ailes des zéphyrsa1.
Je
vous admire dans votre manière d’arranger votre travail, c’est-à-dire que vous hachez
votre temps et vos actions si menus, si menus qu’il est impossible à personne d’en
profiter excepté vous, du moins j’aime à le croire. Me voilà donc, grâce à cet aimable
système, sans bonne, sans ménage fait et sans Toto. Voime, voime, fort agréable et vous êtes un fameux Cadet. Je vois que ce que
j’aurais de mieux à faire ce serait de mourir de mort subite2,
ia ia monsire Dodo.
Quel froid de chien y
fait ce soir, pour un rien je ferais faire du feu mais je me retiens dans la crainte
de nous porter malheur pour le reste de la saison, toujours à cause de l’espoir, de
plus en fantastique, d’un voyage. Le jour où je n’en aurai plus du tout, d’espoir,
ça
sera gentil, je ne vous conseille pas de vous trouver sous mon désespoir ce jour-là. Tu ne sais pas, mon pauvre ange, que tout en ayant l’air
de dire que nous ne ferons pas de voyage cette année-ci, j’y compte cependant d’une
manière atroce et que je ne sais pas ce que je ferais s’il m’était prouvé que nous n’en ferons pas. N’est-ce pas, mon amour, que
nous nous en irons bientôt et que nous reviendrons dans bien longtemps, bien
longtemps ? Le mauvais temps ne fait rien puisque nous irons dans le midi. D’ailleurs,
les glaces et les neiges ne m’effrayent pas, pourvu que je sois avec toi, c’est tout
ce qu’il me faut. Ainsi dépêche-toi, dépêche-toi, faisb comme moi du schisme sans S plutôt que de retarder une minute notre bonheur3.
Voici
bientôt la nuit, Suzanne ne revient, Suzanne
ne revient pas. Je regrette maintenant de l’avoir laisséec aller, mais je ne savais pas ce qui me
pendait à l’oreille quand je lui ai permis d’aller voir sa cousine. Une autre fois
je
me tiendrai sur mes gardes. En attendant, j’ai immensément de nez de carton parce que je n’aime pas que mon ménage
ne soit pas fait. Je n’aurai pas non plus beaucoup le temps de copier d’ici à la nuit
car la voilà qui arrive à grand pas. Il ne m’aura servi de rien d’avoir pris l’avance
sur vous pour ma toilette. Une autre fois je ne me dépêcherai pas et vous vous en irez
peut-être plus vite. Laisse-moi bougonner un peu, c’est ma seule consolation. Si je
ne
bougonnais pas, je serais très malheureuse.
Mon Toto chéri, tout ça veut dire
que je t’aime et que je voudrais bien m’en aller une petite goutte avec toi avant
cet
hiver. Je t’aime mon Toto chéri, je t’aime mon adoré. Tâche de revenir bien vite,
pour
que je puisse te le dire des lèvres et du cœur en te couvrant de baisers depuis les
pieds jusqu’à la tête.
Juliette
1 Hugo oublie parfois de lire ou d’emporter avec lui les lettres de Juliette. L’avant-veille, elle l’a ainsi menacé de les jeter.
2 Dans la nuit du dimanche au lundi un voisin de Juliette est mort de mort subite.
3 Depuis 1834, Hugo et Juliette ont pris l’habitude d’effectuer un voyage de quelques semaines ou mois pendant l’été et le printemps, mais malheureusement, en 1841, le poète est trop occupé par la rédaction monumentale du Rhin et leur voyage annuel n’aura pas lieu.
a « zéphirs ».
b « fait ».
c « laissé ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
