« 26 novembre 1840 » [source : BnF, Mss, NAF, 16343, f. 185-186], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9194, page consultée le 05 mai 2026.
26 novembre [1840], jeudi soir, 4 h. ¾
Votre bâton merdeux vous aime mais vous ne pouvez pas le SENTIR, ce qui n’est
que trop prouvé et voilà pourquoi la pauvre Juju a des accès de tristesse dont
vous vous moquez comme un sans cœur que vous êtes. Il faudra pourtant que je
mette bon ordre à cela parce qu’il n’est pas juste que je sois bâton merdeux
pour rien.
Il y a un mois, à cette heure-ci, nous étions encore dans la
voiture de maître Adam1, côte à
côte, la main dans la main, la bouche sur la bouche et l’âme dans l’âme,
regrettant les deux bons mois de bonheur qui venaient de s’écouler plus
rapidement que deux heures de la vie ordinaire. Nous étions déjà tristes de
notre retour car nous savions à l’avance qu’une fois revenus dans ce hideux
Paris tout loisir, toute joie, tout bonheur et tout amour est perdu dans une
mer d’occupation et d’ennui. Cependant, mon adoré, je ne suis pas ingrate et je
reconnais que le bon Dieu a eu pitié de moi cette fois-ci et qu’il n’a réalisé
mes tristes pressentiments qu’à demi. Je n’ai plus les nuits entières, les
jours complets et tous les charmants incidents du voyage, mais j’ai encore, et
j’en bénis le Ciel, des matinées et des demi-nuitsa ravissantes. Je tremble à
chaque instant de les voir finir car je sais, par expérience, combien cette
maille échappée est difficile à reprendre. Aussi je prie bien ardemment le bon
Dieu de prolonger le plus possible cet état de chose. Je t’aime mon Toto. Je
t’adore mon Victor. Baise-moi. C’est comme un fait exprès voilà deux jours
qu’il fait très beau pendant lesquels tu aurais peut-être pu me faire sortir et
le guignon veut que je n’aie pas de gants pour profiter de l’occasion. Quand
j’en aurai il est probable qu’il pleuvra à torrents et que tu seras très
affairé. Voime, voime, ce qui fait que
notre fille est muette2 et que la
pauvre Juju reste toujours à la maison. À propos pensez, mon amour, à apporter
du papier car celle-ci est la dernière feuille de tout le gros tas que vous
m’aviez donné. Tiens te voilà mon chéri, quel BONHEUR !!!!!!!!b
Cher scélérat vous faites un homme bien habile de commander à dîner à
cette heure-ci dans un quartier comme le nôtre. Apprêtez-vous à pendre vos
dents au croc et votre cœur à ma boutonnière. Je vous aime.
Juliette
1 Hugo et Juliette ont fait un voyage qui les a conduits sur les bords du Rhin. Ils ont quitté Paris le 29 août et sont revenus le 1er novembre.
2 « Et voilà pourquoi votre fille est muette » est une citation du Médecin malgré lui de Molière, employée pour mettre un terme à une démonstration oiseuse.
a « demies nuits ».
b Huit points d’exclamation courent jusqu’au bout de la ligne.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent sur les bords du Rhin.
- JanvierHugo devient président de la Société des Gens de Lettres.
- MaiLes Rayons et les ombres.
- Mai-aoûtVillégiature à Saint-Prix.
- 11 juinSa sœur Renée épouse Louis Koch (né en 1801).
- 29 août-1er novembreVoyage sur les bords du Rhin et dans la vallée du Neckar.
