« 15 avril 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16359, f. 57-58], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11919, page consultée le 04 mai 2026.
15 avril [1845], mardi matin, 8 h. ½
Bonjour, mon Toto bien aimé, bonjour, mon Victor chéri, bonjour, je
t’aime. Je t’ai attendu jusqu’à 1 h. du matin
mais tu n’es pas venu. Voilà deux nuits de suite que tu ne viens pas.
Voilà deux jours que je te vois une seule fois pendant cinq minutes.
Quel est le courage, la patience et la résignation qui
résisteraienta à cela ? Il n’y a que l’indifférence qui
puisse s’accommoder d’une pareille vie, mais moi, je t’aime plus que
tout au monde. Aussi je suis plus triste et plus découragée que jamais.
Je voudrais avoir la force de te le cacher, mais je ne le peux pas. Tout
ce que je te peux dire, mon Victor, et cela du fond du cœur, c’est que
je ne t’en veux pas et que je n’ai pas la moindre amertume contre toi.
Je me plains du sort. Voilà tout. Je me plains du bon Dieu qui pourrait
arranger les choses autrement. Je me plains de moi qui t’aime trop.
J’espère que tu vas bien et que la santé de ton beau-père1 ne te donne pas de plus
vives inquiétudes ? J’espère aussi que je te verrai tantôt ? D’ici là,
le temps va bien me peser et je reviendrai bien souvent savoir l’heure à
ma pendule. Tâche, mon Victor bien aimé, de venir de bonne heure que je
n’aie pas à souffrir trop longtemps. Je t’assure que mon courage est
épuisé jusqu’à la dernière goutte.
Juliette
1 Pierre Foucher est alors malade. Il décède le 26 mai 1845.
a « qui résisterait ».
« 15 avril 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16359, f. 59-60], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11919, page consultée le 04 mai 2026.
15 avril [1845], mardi soir, 5 h. ¾
Je suis revenue par la pluie battante, mon amour, et sans prendre
d’omnibus. Vois-tu, mon cher adoré, après le plaisir de marcher avec
toi, il y a celui de refaire la même route toute seule. Tu ne peux pas
savoir ce qu’il y a de charme doux et triste à mettre mon pied où tu as
mis le tien, à revoir les chosesa que tes yeux ont vues. Je suis donc revenue à pied de compagnie
avec la pluie. Je suis restée assez longtemps chez Mme Marre qui me retenait avec l’espoir que le temps
s’apaiseraitb. Enfin je me suis décidée à prendre congé
d’elle et de ma pauvre péronnelle dont la figure m’a parue altérée et
souffrante. J’ai recueillic du reste, la plus grande joie de la nouvelle que j’apportais et
les plus grandes félicitations de la part de ma fille et de Mme Marre. Elles m’ont bien promis toutes les
deux de garder le secret jusqu’à ce que la nouvelle soit officiellement
parvenue au public1. Mme Marre avait lu hier dans un journal ta
promotion annoncée comme certaine.
Quant à moi, cher adoré, que te
dirais-je que tu ne saches déjà ? Rien ne peut te grandir à mes yeux,
rien ne peut t’embellir, toi, la beauté faite hommed, rien ne
peut augmenter mon amour puisque je t’aime comme jamais femme peut-être
n’a aimé. Je ne peux que me réjouir avec toi et avec ta chère famille
d’une position qui te facilitera davantage le moyen de servir ton pays,
tes amis et tous ceux qui souffrent et qui ont droit{« on droit »} à ta
pitié. C’est dans ce sentiment que je te félicite de cette nouvelle
dignité et que je te crie du fond du cœur : quel
bonheur !!! Le moyen que je le crie encore plus fort serait que
tu viennes tout de suite et que tu ne me quittese plus.
Juliette
1 Vraisemblablement, Juliette Drouet a annoncé à sa fille et à Mme Marre que Victor Hugo a été nommé pair de France.
a Paul Souchon et Jean Gaudon lisent : « […] à voir les choses […] ».
b « s’appaiserait ».
c Paul Souchon et Jean Gaudon ajoutent ce groupe verbal.
d « la beauté fait homme ».
e « tu ne me quitte ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
