12 mars 1854

« 12 mars 1854 » [source : BnF, Mss, NAF 16375, f. 97-98], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1234, page consultée le 01 mai 2026.

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Je suis vaincue par le mal de tête, mon pauvre bien-aimé, et c’est tout ce que je peux faire que de te donner tout mon cœur dans ce seul mot : je t’aime. Tous ces sursis successifs m’ont auxa trois quarts tapnérisée1 si bien qu’aujourd’hui je ne sais que j’existe que par l’excès de la souffrance. Je compte sur ton départ définitif pour m’achever tout à fait. En attendant j’agonise de mon mieux.
J’ai vu tout à l’heure toutes les citoyennetésGuay. Je ne sais si je me trompe mais il m’a semblé que la coqueluche de leur enfant était un prétexte pour refuser mon dîner. Leurs scrupules de farouches démocrates leur fontb trouver de la corruption dans un gigot rôti. Je ne les blâme pas et je les regrette médiocrement au point de vue de l’esprit. Tous ces braves gens ne sont pour moi que des instruments plus ou moins grossiers sur lesquels mon âme chante son hymne d’amour et d’admiration mais ma mélomanie amoureuse ne se rebute pas pour si peu et ce que Paganini faisait sur une seule corde mon cœur le fera sur un seul Claude Durand. Telle est ma force instrumentale. Guay m’a prié de te demander sa lettre à Nadaud dont Cauvet doit lui donner l’adresse à Londres. Quant à moi, j’ai rassemblé tout mon courage pour écrire à Julie, je n’ai pas voulu écrire l’adresse, pensant qu’il valait mieux que ce fût toi qui l’écrivît puisqu’elle doit passer par les mains de Schœlcher. Maintenant, mon adoré bien-aimé, je suis tout entière livrée à mon mal de tête et Dieu sait qu’il n’y met pas de discrétion. Si tu étais bien inspiré, tu viendrais me partager avec lui, je t’en serais bien reconnaissante et peut-être même qu’à nous deux nous finirions par flanquer ce maudit hôte à la porte. Tout cela, mon cher petit homme, n’est pas bien attrayant, je le sais, mais que veux-tu que je fasse toute seule ? J’attends ta réponse et ta personne avec une tendre et douloureuse impatience et puis je t’aime et puis je te désire et puis je t’adore et puis je bisque et puis je rage et puis je souffre. Sur ce, baisez-moi à fond, monstre d’homme, et avisez-vous de me trahir et puis vous verrez de quelle Juju il retourne.


Notes

1 Mot inventé par Juliette sur le nom du condamné à mort Tapner.

Notes manuscriptologiques

a « au ».

b « fait ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle déménage deux fois, à Plaisance-Terrace, puis au Hâvre-des-Pas.

  • JanvierHugo milite pour empêcher l’exécution à Guernesey de l’assassin Tapner, en vain.
  • 14 janvierHugo fait répéter Mlle Grave, qui interprètera le rôle de la Reine dans le Ruy Blas qui va être donné à Jersey. Juliette est jalouse.
  • 16 janvierReprésentation de Ruy Blas à Jersey.
  • 10 févrierExécution de Tapner.
  • 11 févrierHugo écrit une lettre à Lord Palmerston pour protester contre l’exécution de Tapner.
  • 28 aoûtHugo fait une excursion à Serk.
  • Entre le 2 et le 8 octobreJuliette s’installe à Plaisance-Terrace.
  • Entre le 12 et le 14 décembreJuliette déménage à la Maison du Heaume, au Hâvre-des-Pas.