« 15 mars 1847 » [source : BnF, Mss, NAF 16365, f. 61-62], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2021, page consultée le 07 août 2026.
15 mars [1847], lundi matin, 10 h. ¾
Bonjour, mon Toto, bonjour vous, bonjour toi. Vous m’avez quittée bien brusquement
hier et dans un moment assez critique pour que vous ayez pu avoir des remords, si
vous
avez un peu de cœur et de pitié pour moi. Quoi qu’il en soit, je n’en ai pas moins
passé la soirée ennuyeusementa, même avec la présence de Mme Triger et de son aimable fils. Il est
vrai que je ne l’aurais pas passéeb plus agréablement avec Eugénie qui devient de plus en plus
silencieuse et lugubre. Somme toute j’étais avec d’excellentes gens mais parfaitement
embêtants. Il est vrai que rien et personne ne m’amusent sans
toi.
M. Vilain est venu me voir avant d’aller chez toi. Je lui ai fait espérer que nous aurions
des places prochainement pour le Théâtre Historique1 afin qu’il ne dépense pas son argent d’ici là, dans le cas où il aurait eu le désir
d’y aller. Maintenant, mon Toto bien-aimé,
il faut me rabibocher de ma pauvre journée d’hier en venant de bonne heure aujourd’hui.
Tâche que cela te soit possible car j’en ai bien besoin.
J’attends toujours mon Jean Tréjean. Dieu sait quand il me reviendra avec le peu d’empressement et de bonne volonté que
vous y mettez. Taisez-vous, vieux scélérat, et baisez-moi bien
fort si vous tenez à mon estime et à mon amour. Je vous attends et désire ne pas vous
attendre longtemps.
Juliette
1 Le Théâtre Historique, dirigé par Alexandre Dumas, est inauguré le 20 février 1847, avec sa propre adaptation pour la scène de son roman La Reine Margot.
a « ennuieusement ».
b « passé ».
« 15 mars 1847 » [source : BnF, Mss, NAF 16365, f. 63-65], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2021, page consultée le 07 août 2026.
15 mars [1847], lundi soir, 9 h. ½
Mon bien-aimé, mon bien-aimé, je pleure et tu n’es pas la cause de mes larmes. Je
souffre et tu ne le sais pas, je suis humiliée et tu n’es pas là pour me relever et
me
rendre justice. Que s’est-il donc passé en ton absence ?
Je vais essayer de te le dire, quoique je ne sachea par où commencer. Tu
sais quand tu m’as quittée ? Louise1 était
avec moi depuis déjà un grand moment. J’étais froide avec elle, ou plutôt réservée,
ainsi que j’en étais convenue avec toi. Tout à coup elle fond en larmes et elle me
dit : « Madame,
vous ne m’aimez plus, vous ne me recevez pas comme autrefois et cependant je vous
aime plus que jamais et ma sœur aussi. Après maman vous êtes la personne que nous
aimons et respectons
le plus. »b
Surprise et touchée tout à la fois du chagrin de cette pauvre enfant, je lui ouvre
mon cœur à mon tour
en lui disant cependant que j’aurais préféréc avoir cette explication avec sa mère et je lui raconte comment j’ai été froissée
et
attristée de leur nouvelle manière d’être avec Eugénie. Là-dessus cette chère enfant m’avoue dans les sanglots que sa mère croit avoir les
meilleures raisons du monde pour agir ainsi avec Eugénie. J’insiste pour savoir au
juste ces raisons et après bien des hésitations elle me confie que la bonne d’Eugénie
est venue chez sa
mère lui raconter avec des détails hideux la conduite d’Eugénie. Cette fille voulait
venir chez moi, c’est Mme Rivière qui l’en a empêchée.
Dans le premier moment j’ai cru que c’était une odieuse et infâme calomnie, une vengeance
de bas étage et j’ai pris parti pour Eugénie.
Alors cette enfant, poussée à bout par les efforts que je faisais pour défendre Eugénie,
ajoute qu’elle tenait d’Eugénie elle-même, et que pour ce propos elle
l’avait mise à la porte de chez elle, qu’Eugénie avait dit que je maltraitais ma fille2 pendant sa maladie, que j’avais souhaité qu’elle ait la gangrèned par tout le corps et qu’enfin
j’étais un monstre. Qu’elle ne venait chez moi qu’à cause de M. Vilain que je pouvais servir et qu’elle n’y était venue avant que pour soigner
mon enfant. Dans ce moment-là mon indignation était tellement au comble que je lui
ai dit : « Je veux y aller tout de suite sans attendre le retour de Victor, sans prendre
conseil que de
moi. »e Dans mon impatience j’ai pris une voiture, je me suis faitf
conduire chez Mme Rivière d’abord pour être bien sûre de tout ce qui s’était passé, puis je suis allée
chez Eugénie que je n’ai pas trouvée. J’étais tellement
émue et si peu maîtresse de moi que je n’ai pas pu cacher à cette fille pourquoi je
venais ni le mépris, quelle queg fût d’ailleurs
sa maîtresse, que j’avais pour elle-même de l’avoir divulguée.
En sortant de chez elle, je suis retournée chez Mme Rivière que j’ai trouvée grondant sa
fille pour les confidences qu’elle venait de me faire et, chose que tu ne croiras
pas, même quand je te l’aurai dite, me reprochant, pour son propre compte, d’avoir
négligé ma fille à
ses derniers moments : me disant qu’elle m’avait trouvée parée comme une châsse3 chaque
fois qu’elle venait et ne songeant qu’à m’aller promener avec toi. Que depuis ce temps-là elle s’était sentie refroidie pour moi et, puisque
l’occasion qu’elle
n’avait pas cherchée se présentait de me le dire, elle s’en acquittait au risque de
me fâcher.
Que te dirai-je, mon pauvre ange. Je suis sortie comme une folle sans savoir ce que
je
faisais, sans répondre un mot à cette malheureuse femme qui venait de me faire la
plus douloureuse des blessures et la plus imméritéeh
des injures. Je suffoquais. Je suis revenue en voiture et depuis mon pauvre cœur cherche
à comprendre comment il a pu s’attirer, d’une part la monstrueuse ingratitude de cette
femme que
j’avais accueilliei avec tant de pitié, et de l’autre l’erreur impie d’une mère doutant des soins et
de l’amour que j’avais pour ma
pauvre bien-aimée et unique enfant ? Tu sais toi, si c’était pour me promener que j’allais avec toi quand je quittais le lit et la main de cette pauvre enfant ?
Tu sais comme j’étais parée, enfin tu sais si je l’aimais et quelle affreuse douleur c’est encore pour moi aujourd’hui
que la perte de ma pauvre enfant. Tu sais
tout cela et le bon Dieu le sait aussi, et pourtant je pleure comme une coupable et
je suis sans force contre cette injustice. Pourvu que tu viennesj ce soir. Ô mon Dieu, qu’est-ce que je deviendrai si je ne peux pas te voir ce soir.
Oh ! ce serait trop injuste, le bon Dieu ne le voudra pas, je l’en prie à
genoux.
Juliette
1 Il s’agit de Louise Rivière.
2 Claire Pradier, la fille de Juliette Drouet est morte de phtisie le 21 juin 1846. Son père la fit transporter avec sa mère, quelques mois auparavant, dans une maison à Auteuil. Juliette y soigna sa fille dans l’évolution dramatique de sa maladie.
3 Vieilli : habillé, orné de façon excessive et ostentatoire. À l’origine, sorte de boîte ou de coffre qui contient les reliques d’un saint et que certains excès de culte pouvaient parer de façon exagérée.
a « saches ».
b Nous ajoutons les guillemets.
c « préférée ».
d « gangrenne ».
e Nous ajoutons les guillemets.
f « faite ».
g « qu’elle que ».
h « immérités ».
i « accueuillie ».
j « vienne ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle écrit ses mémoires de couvent pour documenter l’épisode du Petit-Picpus dans Les Misérables.
- 23 janvierPremière de la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin.
- 21 juinElle assiste avec Hugo à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
- Août-septembreLiaison de Hugo avec Alice Ozy, qui est aussi la maîtresse de son fils Charles.
- 4 septembreLe corps de Claire Pradier est exhumé une seconde fois pour être placé dans un caveau au cimetière de Saint-Mandé.
- 7-9 septembreÀ la demande de Hugo qui s’en servira pour Les Misérables, Juliette écrit ses mémoires de couvent.
- 30 septembre-7 octobreVoyage en Normandie.
