« 27 février 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16362, f. 205-206], transcr. Audrey Vala, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4654, page consultée le 05 mai 2026.
27 février [1846], vendredi matin, 10 h.
Bonjour, mon Toto, bonjour mon cher petit Toto, bonjour mon vilain, paresseux et peu aimable Toto, bonjour je vous adore, mais c’est bien malgré moi. Si je pouvais ne pas pouvoir vous sentir je serais très heureuse, voime, voime, mais pour cela il faudrait que mon cœur et mon nez fussent joliment enchifrenésa1. Quels seront aujourd’hui vos motifs pour ne pas me voir ? Vous n’avez pas d’Académie, c’est aujourd’hui le premier vendredi de carême c’est-à-dire abstinence de sauteries, de goinfreries, de cérémonies et de parloteries. Voyons un peu ce qui vous empêchera de me donner votre soirée ! Hélas ! vous n’êtes embarrasséb de rien quand il s’agit de ne pas me voir. Il est probable que vous ayez déjà trouvé votre obstacle. Taisez-vous, vilain monstre et prouvez-moi le contraire si vous osez. J’ai passé ma soirée hier avec mes petites filles et Eulalie. Elles avaient dînéc chez elles et avaient profité de la belle soirée pour me rapporter une chose que je me suis fait faire et puis elles m’en ont tant prié que je leur ai lu les deux premiers actes du Roi s’amuse. Elles sont parties les yeux gros comme le poing, et ravies, et transportées d’admiration. Après je me suis couchée et j’ai lu par ci par là des bouts de journaux jusqu’à minuit et demie, puis j’ai éteint ma bougie en désespoir de cause, puis je me suis endormie et puis j’ai fait de vilains rêves comme toujours. Voilà mon adoré l’emploi exact de ma soirée et de ma nuit, vous voyez que ça n’est pas très triminel.
Juliette
1 Enchifrené : enrhumé.
a « enchiffrenés ».
b « embarrassez ».
c « dîner ».
« 27 février 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16362, f. 207-208], transcr. Audrey Vala, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4654, page consultée le 05 mai 2026.
27 février [1846], vendredi après-midi, 4 h. ¼
Tu m’oublies, mon Toto chéri, car il n’est pas possible que tu n’aies pas eu un moment de loisir dans la journée et que tu ne sois pas sorti jusqu’à présent. Je fais tout ce que je peux pour ne pas te tourmenter mais je sens que ma patience est à bout et que si tu tardes encore longtemps à venir je ne serai plus maîtresse de te cacher ma tristesse. Voilà bientôt vingt-quatre heures que je ne t’ai pas vu, c’est bien long, il faut y être comme moi pour le sentir. Je m’étais dépêchée de m’apprêter dans le cas où tu serais venu de bonne heure et où tu aurais bien voulu me faire sortir. Cela ne m’a pas mieux réussi cette fois que toutes les autres. C’est peu encourageant. Cependant je suis femme à te prendre au collet dans le cas où tu viendrais tout de suite. J’ai un besoin inexprimable de vivre et de respirer avec toi. Avec cela qu’il fait merveilleusement doux et beau, ce temps me rappelle nos premiers printemps qui ont été si ravissants, si tu t’en souviens comme moi. Quant à moi je vois encore les collines que nous escaladions et puis les beaux horizons et les belles traînées de lumière sur Paris que nous admirions ensemble. Dans ce temps-là l’amour verdoyait dans nos cœurs comme la végétation dans la nature et nos baisers avaient le parfum des plus belles fleurs. Aujourd’hui, tout est à peu près dans le même état autour de moi et dans moi. Hélas pourrais-tu en dire autant, toi ? Il y a des moments où j’en doute et où je voudrais être morte mais que tu reviennes auprès de moi avec ton doux sourire et ton beau regard sincère. Je me sens rassurée et la plus heureuse des femmes.
Juliette
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
sa fille Claire meurt de la tuberculose. Le père biologique, James Pradier, et le père adoptif, l’accompagnent dans ce deuil. Celui-ci libère Hugo du blocage qui l’empêchait de se rendre sur la tombe de Léopoldine, où il se rend pour la première fois depuis trois ans.
- 28 marsCrise nerveuse de Claire.
- 1er-5 juinHugo, à la Chambre des Pairs, participe au procès de Pierre Lecomte, auteur d’un attentat manqué contre le roi. Lecomte sera guillotiné.
- 2 juinJuliette et sa fille s’installent à Auteuil, 56 rue de la Fontaine, dans un appartement que leur loue Pradier. Il refuse de louer un appartement plus confortable pourtant disponible dans le même immeuble.
- 21 juinMort de Claire Pradier.
- 23 juinEnterrement de Claire Pradier au cimetière d’Auteuil.
- Juin-juilletVictor Vilain réalise un buste en terre cuite de Juliette.
- 11 juilletAprès la découverte des dernières volontés de Claire, son corps est exhumé et transféré au cimetière de Saint-Mandé.
- 1er-2 aoûtVictor Hugo et Juliette partent en excursion le samedi toute la journée, et le dimanche matin, et prennent le chemin de fer.
- 25-28 septembreSéjour en Normandie, à Caudebec et Villequier.
