« 4 mars 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16358, f. 147-148], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5259, page consultée le 04 mai 2026.
4 mars 1845, mardi midi
C’est vraiment un affreux guignon qui me poursuit. Te voir si peu et ne pouvoir pas profiter des pauvres petites minutes que tu m’apportes, c’est pour en devenir enragée. Tout cela m’afflige profondément, mon amour, et me rend le caractère de plume plus irritable. Je suis très triste dans ce moment-ci et si je me laissais aller, je pleurerais à chaudes larmes. Mais toi, mon pauvre ange, comment vas-tu ? Tes pauvres yeux étaient bien fatigués tout à l’heure. Tu auras veillé trop tard, j’en suis sûre, et pourtant tu aurais bien besoin de te reposer après l’affreux travail auquel tu t’es livré pendant plus de deux mois1. Cela a quelque chose de poignant de savoir que tu ne peux prendre aucun repos. Pour ma part, j’en ai le cœur navré. Mon cher ange bien aimé, mon Victor adoré, puisque ton beau-père va mieux, est-ce que tu ne pourrais pas le laisser un peu plus tôt ce soir ? Je comprends que tu lui donnesa tous tes soirs quand il en a besoin et que tu y passes les nuits quand son état est inquiétant. Mais dès qu’il va mieux, je comprends aussi que tu songes à toi et à celle qui t’aime et qui met toute sa joie et toute sa vie à te voir une heure par jour. Mon Victor bien aimé, je t’attends.
Juliette
1 En janvier et février 1845, Victor Hugo a rédigé deux discours successifs pour la réception à l’Académie française de Saint-Marc Girardin, le 16 janvier, et celle de Sainte-Beuve le 27 février.
a « tu lui donne »
« 4 mars 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16358, f. 149-150], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5259, page consultée le 04 mai 2026.
4 mars 1845, mardi soir, 5 h. ½
Cher bien-aimé adoré, mon culte, mon Dieu, mon tout, ma vie, ma joie, mon
âme, je t’attends. J’ai oublié de te dire que j’avais une lettre de Mme Luthereau à la maison depuis hier quand tu es venu. Pour
peu qu’elle contienne quelque chose de presséa, ce retard se trouvera
comme mari en calèche1. Cependant je ne l’ouvrirai pas
sans que tu sois là. Du reste, ma journée s’est passée en visites : Mme Sauvageot, le marchand de
raisin, la mère Lanvin et Mlle Féau qui m’a enfin apporté son
fameux verre à anse ; cette pauvre femme fait
tout ce qu’elle peut pour m’être agréable mais elle n’est pas heureuse
en choix. Il est impossible de trouver un
rococo plus bête et plus insignifiant que
ce petit gobelet Louis XVI. Mais c’est égal, c’est
un verre et il a une anse. Avec cela
je suis capable de l’aimer sinon de le trouver beau. Et puis cette
pauvre demoiselle, je lui sais gré de ses efforts.
À propos, cher
adoré, je voulais te dire depuis samedi, mais
je te vois si peu, que je te donnais les tapisseries de Mme Luthereau sans
condition. Si cela peut t’aider à avoir un peu d’argent et à
diminuer un peu tes veilles, je suis toute prête à te les donner ainsi
que les guipures ; avant tout, mon bien-aimé,
ton repos et ta santé. Ainsi tu peux les considérer comme à toi. Voilà
ce que je veux te dire depuis samedi mais tu sais si je t’ai vu depuis
ce temps-là : hélas ! pas un quart d’heure en tout. Aussi j’en suis
réduite à t’écrire les choses les plus simples comme les plus
essentielles : je t’adore.
Juliette
1 À élucider.
a « pressée »
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
