« 20 août 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16356, f. 73-74], transcr. Caroline Lucas, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5469, page consultée le 06 mai 2026.
20 août [1844], mardi matin, 11 h. ¼
Que tu es bon, mon adoré, que je t’aime d’être venu ce matin et de m’avoir apporté
à
copier ! Si tu savais comme j’ai le cœur joyeux, tu serais bien récompensé de ta bonté
et de ton amour pour moi. Je me dépêche bien vite pour pouvoir me mettre à l’ouvrage tout de suite. De l’ouvrage, quel blasphème ! C’est
à dire pour me mettre au bonheur. Je ne vais même pas
attendre que mes pattes de mouches emboitent le pas derrière tes mots pour dévorer
le
fameux manuscrit. Je me hâte le plus vite que je peux. Je te gribouillea cette feuille de papier pour me
mettre dans un coin avec mes douze pages de sublimes choses. Je devrais, à force de
lire tes chefs-d’œuvre en attraper un peu d’esprit par-ci par-là ; mais, toute ma
mémoire, toute mon admiration, se convertit en amour. Je suis encore plus bête
qu’auparavant et je t’aime toujours davantage. Tu vois que ça n’est pas TOUT PROFIT.
Mais, qu’est-ce que cela peut te faire à toi un peu plus ou
[un] peu moins de bêtises ? Tu es tellement au-dessus des plus
grands esprits que tu ne peux même plus distinguer les degrésb qui vont de la stupidité à
l’intelligence. Tout est au même niveau. C’est ainsi que mamzelle Dédé regarde les maisons, les cabriolets et les
hommes du haut des tours de Notre-Dame. Comme des
joujoux.
Juliette
a « gribouiller ».
b « degré ».
« 20 août 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16356, f. 75-76], transcr. Caroline Lucas, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5469, page consultée le 06 mai 2026.
20 août [1844], mardi soir, 6 h. ¼
Je copire, je copire, mon adoré,
et j’aurais déjà fini si je ne m’étais pas trompée en prenant mon papier et si je
n’avais pas eu la visite des deux nièces d’Eulalie. Je vais, je vais, sauf deux ou trois mots qu’il m’a été
impossible de déchiffrer. J’en suis restée à la représaillea de 931. C’est bien beau, mon bien-aimé, et je te pardonne de
ne m’avoir pas donné l’intérieur et les détails de l’architecture
de la cathédrale de Spire2. Curiosité à part, j’aime encore mieux voir Dieu que
l’église. Voime,
voime, cher scélérat Heindenloch, Heindenloch. Trous des païensbc3.
Taisez-vous. Que je vous voie, hum !
Veux-tu que je t’y prenne, pôlissond, tu verras ce
que je te ferai. Dites donc, mon cher petit homme, est-ce que vous croyez que je
n’aurai pas la force de supporter le bonheur de vous lire et celui de vous voir le
même jour ? Mais je vous assure que vous vous trompez très fort, et que je suis femme
à en porter encore bien davantage (je parle de bonheur).
Dépêchez-vous donc de venir si vous ne voulez pas que je vous taxe d’avarice et de
lésinerie. J’en suis très capable, comme vous savez.
Quand je pense que j’ai le
front de gribouiller ma stupidissime prose à côté de vos chefs-d’œuvre, je suis
épouvantée de mon audace et j’ai envie de la jeter par la fenêtre. Mais aussi,
pourquoi diable m’avez-vousinspiré ce passe-temps doux mais hideux ? C’est votre
faute, tant pire pour vous. Je ne vous plains pas, vous n’avez que ce que vous
méritez.
Juliette
1 Juliette est sûrement en train de copier ce passage du Rhin qui fait référence à la profanation des tombes royales de la basilique Saint-Denis lors de la Révolution française. Victor Hugo interprète cet événement de 1793 comme des représailles symboliques contre Louis XIV et les actes de l’armée française lors de la guerre de la Ligue d’Augsbourg (1688-1687). On peut lire dans Le Rhin : « O représailles de la destinée ! 1693, 1793 ! équation sinistre ! admirez cette précision formidable ! Au bout d’un siècle pour nous, au bout d’une heure pour l’éternel, ce que Louis XIV avait fait à Spire aux empereurs d’Allemagne, Dieu le lui rend à Saint-Denis. », Le Rhin, Lettre XXVII « Spire ».
2 Juliette répond à ce passage : « La cathédrale, commencée par Conrad Ier, continuée par Conrad II et Henri III, terminée par Henri IV en 1097, est un des plus superbes édifices qu’ait faits le onzième siècle. […] Je l’ai visitée ; je ne vous la détaillerai pas pourtant. », Le Rhin, Lettre XXVII « Spire ».
3 Victor Hugo fait allusion à cette fosse dans Le Rhin : « Qu’était-ce que cette fosse singulière ? […] En ce moment-là, j’entends une voix grave et cassée prononcer distinctement derrière moi ce mot : Heidenloch. Dans le peu d’allemand que je sais, je sais ce mot. Il signifie : trou des Païens. » Le Rhin, Lettre XXVIII « Heidelberg ».
a « représailles ».
b « payens ».
c Les trois derniers mots sont soulignés par un double trait.
d Le manuscrit semble bien comporter un accent circonflexe sur le « o » qui est par ailleurs accentué par le soulignement.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’ennuie, et commence à se plaindre de voir Hugo moins souvent, sans savoir qu’il a entamé une liaison passionnée avec une autre femme.
- Début octobrePetit voyage avec Hugo.
