« 28 juillet 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16331, f. 113-114], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5699, page consultée le 24 janvier 2026.
28 juillet [1837], vendredi après-midi, 1 h. ¼
Vous avez été témoin tout à l’heure, mon cher petit homme, des méfaits de votre chat. Depuis j’ai déjà consulté mon frotteur1 sur le remède à employer pour raccommoder les membres de l’os RANGÉ2. Il a prétendu qu’il aurait fallu l’enduirea de cire afin de ne pas laisser échapper la sève par aucun endroit. Ma foi, le 1er pansement étant fait, je n’ai pas voulu recommencer au risque de le voir mourir entre mes bras. Je vous aime mon petit Toto, je vous aime mon amour. Aimez-moi autant que je vous aime et je n’en demande pas davantage. Vous voilà parti à présent. Dieu sait quand je vous reverrai. Je sais bien quand vous me quittez mais je ne sais jamais quand vous me reviendrez. J’ai déjà pardonné à votre chat. Il m’est impossible de garder une longue rancune à rien de ce qui vient de vous. C’est peut-être très méchant, n’est-ce pas, ce que je fais là ? Vous êtes bien capable de le dire et de me calomnier auprès de toutes les minettes de l’arrondissement. Je ne suis pourtant pas une Cocotte. Il fait une chaleur effroyable. On serait joliment bien dans le fameux bois de Bièvres3, dans un petit endroit que je connais où les actions les plus mémorables et les plus héroïques de notre histoire se sont passées. Hélas !… il y a déjà bien longtemps de cela, et encore bien plus loin de ces hauts faits d’armes à ceux d’aujourd’hui : ainsi tout fuit, ainsi tout passe4… Moi seule je suis fixe, immobile dans mes sentiments. Je vous aime toujours comme le premier jour.
Juliette
1 « Frotteur » : l’ouvrier qui vient frotter les parquets.
2 Jeux de mots entre « os rongé » et « oranger ». Au mois de mai, Suzette avait offert à Juliette un oranger. Le chat en a semble-t-il arraché les branches.
3 Juliette se remémore probablement le mois de septembre 1834, durant lequel, avec Claire, elle était logée par Hugo dans le hameau de Metz près de Jouy-en-Josas, dans la vallée de la Bièvre, tandis que lui séjournait aux Roches près de Bièvres.
4 Sur le mode du tempus fugit, Juliette donne un écho aux derniers vers du poème « Les djinns », publié dans Les Orientales (« Tout fuit, / Tout passe ; / L’espace / Efface /Le bruit. »), en même temps qu’elle calque sa formule sur celle de Lamartine dans « Le golfe de Baya » des Méditations (« Ainsi tout change, ainsi tout passe ; / Ainsi nous-mêmes nous passons, / Hélas ! sans laisser plus de trace / Que cette barque où nous glissons / Sur cette mer où tout s’efface. »).
a « enduir ».
« 28 juillet 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16331, f. 111-112], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5699, page consultée le 24 janvier 2026.
28 juillet [1837], vendredi soir, 10 h. ½
Vous voyez bien, cher petit homme, que vous êtes un Gascon1 et que vous ne venez pas me chercher. Je deviendrai grosse comme vous si vous me laissez toujours au logis. Mon dîner s’est
encore enrichi d’un convive. Lanvin est venu
prendre sa femme. Nous n’avions pas fini de dîner. J’ai dû l’inviter et il a accepté.
Maintenant que tout mon monde est parti, je vais rabâcher avec vous. Je vous aime,
c’est pas nouveau. Je vous trouve très jeune, c’est absurde. Je vous trouve beau,
c’est très bête. Et puis enfin je vous adore, ce qui est très juste, attendu que vous
êtes mon cher petit Dieu que j’aime avec ferveur. Si j’osais vous dire comme je vous
aime vous vous moqueriez de moi, aussi j’en cache plus de la moitié. Je t’aime.
Allons, voilà que cela me revient encore. C’est un tic que j’ai, je ne suis pas une
minute sans dire ce mot-là : je t’aime. Et quand je ne le
dis pas je le pense. Soirpa, soir man. Mais venez donc mon petit homme. Venez que je baise vos belles joues
roses et vos lèvres qui sentent la pêche. J’ai très besoin de vous baiser et d’être
baisée, en tout bien tout honneur, s’entend.
Je peux-t-y me coucher ? Il est 11 h. tout à l’heure. Il me semble que je peux me risquer.
Soir pa, soir man.
Juliette
1 Ce sont les promesses non tenues qui valent souvent à Hugo ce titre sous la plume de Juliette.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent en Belgique, où elle prend le train pour la première fois.
- 20 févrierMort d’Eugène, frère de Victor Hugo, à Charenton.
- 26 juinLes Voix intérieures.
- 3 juilletPromu officier de la Légion d’Honneur.
- 14 août-14 septembreVoyage avec Hugo en Belgique et dans le nord de la France.
