« 1 juin 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16363, f. 115-116], transcr. Marion Andrieux, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2167, page consultée le 01 mai 2026.
1er juin [1846], lundi après-midi, 2 h.
C’est toujours à peu près la même chose, mon pauvre bien-aimé. La nuit
n’a pas été beaucoup meilleure que l’autre et la journée se traîne absolument comme
les précédentes. Cependant je tâche de lui faire croire qu’il y a du mieux pour lui
redonner du courage, s’il est possible. Cette partie de mes soins n’est pas la moins
pénible car il est difficile de donner aux autres ce dont on manque soi-même. Enfin,
je fais de mon mieux et surtout je pense à toi et je t’aime de toutes mes forces.
Ce
que j’avais prévu est arrivé : M. Triger
n’est pas venu et viendra probablement quand je serai avec toi. Du reste cela ne me
contrarie pas autrement parce qu’Eugénie
sera là pour me rendre compte de la visite de ces deux Diafoirus1 et pour me dire tout ce qui s’est passé.
D’ailleurs je suis très décidée à ne pas me départir du traitement indiqué par
M. Louis.
J’ai reçu une lettre de
M. Pradier ce matin. Tu la verras quand tu
viendras2. Je ne l’ai pas ouverte ; tu la trouveras intacte. Je t’ai quitté
hier avec un inexprimable regret, mon Victor adoré. Il me semblait que toutes les
facultés de ma vie étaient ouvertes et en laissaient échapper tout ce qu’elles
contiennent. Mon cœur, mon âme coulaient à flots dans la direction que tu venais de
prendre. Je n’étais plus qu’un corps sans force, sans courage, sans volonté. Je ne
sais pas comment j’ai refait le chemin que nous avions suivi un moment auparavant.
Je
crois que, si cette vie d’éloignement et d’inquiétude se prolongeait, que ma pauvre
raison n’y suffirait pas. Il faut absolument que je me rapproche de toi. J’ai besoin
de vivre dans ton rayon et de respirer le même air que toi. La santé même de cette
pauvre enfant ne peut qu’y gagner, j’en suis très convaincue. Si je vois M. Triger
aujourd’hui, je lui demanderai ce qu’il en pense. Je suis bien sûre qu’il sera tout
à
fait de mon avis. Demain je fais enlever les tapis et les jours suivants, on arrangera
les matelas. De penser à ce retour, je sens que mon cœur se dilate et que la joie
et
l’espérance y rentrent. Cher adoré, jamais tu ne sauras combien je t’aime, impossible.
Je t’aime, je t’aime, je t’aime et toujours ainsi sans fin.
Juliette
1 Nom du médecin ridicule, tyrannique et incapable dans Le Malade imaginaire.
2 Dans cette lettre, publiée par Douglas Siler (ouvrage cité, t. III, p. 300), Pradier charge Juliette de remercier « ce bon Victor » pour son aide auprès du Ministère, évoque la précarité dans laquelle il se trouve, prononce de bonnes paroles pour Claire, et promet de venir la voir le lendemain.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
sa fille Claire meurt de la tuberculose. Le père biologique, James Pradier, et le père adoptif, l’accompagnent dans ce deuil. Celui-ci libère Hugo du blocage qui l’empêchait de se rendre sur la tombe de Léopoldine, où il se rend pour la première fois depuis trois ans.
- 28 marsCrise nerveuse de Claire.
- 1er-5 juinHugo, à la Chambre des Pairs, participe au procès de Pierre Lecomte, auteur d’un attentat manqué contre le roi. Lecomte sera guillotiné.
- 2 juinJuliette et sa fille s’installent à Auteuil, 56 rue de la Fontaine, dans un appartement que leur loue Pradier. Il refuse de louer un appartement plus confortable pourtant disponible dans le même immeuble.
- 21 juinMort de Claire Pradier.
- 23 juinEnterrement de Claire Pradier au cimetière d’Auteuil.
- Juin-juilletVictor Vilain réalise un buste en terre cuite de Juliette.
- 11 juilletAprès la découverte des dernières volontés de Claire, son corps est exhumé et transféré au cimetière de Saint-Mandé.
- 1er-2 aoûtVictor Hugo et Juliette partent en excursion le samedi toute la journée, et le dimanche matin, et prennent le chemin de fer.
- 25-28 septembreSéjour en Normandie, à Caudebec et Villequier.
