« 9 septembre 1841 » [source : Collection particulière, MLM, 65303 0009/0011], transcr. Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7968, page consultée le 08 août 2026.
Jeudi matin, 7 h. ¾, 9 septembre [1841]1
Bonjour, cher bien aimé, bonjour tout le monde, bonjour. Je suis triste ce matin et peu s’en faut que je ne sois méchante. Cependant comme je ne peux pas exercer ma méchanceté impuissante contre personne je l’utilise envers moi et je m’en sers pour me tourmenter et pour me rendre la plus malheureuse des femmes. C’est une manière de ne rien perdre qui n’a pas son charme mais qui tient lieu de chagrin à défaut de joie.
Voici la belle saison passée sans que j’aie pu accrocher ces pauvres jours entiers de bonheur. Cependant je ne vivrai pas deux fois et je crois même intérieurement que je ne vivrai pas longtemps. Peut-être est-ce pour me rendre la vie moins regrettable que le bon Dieu me l’a faitea si peu agréable ? Dans ce cas-là je dois avouer qu’il y réussit complètementb car je n’ai jamais mieux compris le désenchantementc de toute chose que dans ce moment. Il est impossible en effet de se soutenir longtemps dans la vie, sans famille sans amis, sans affaires, sans bonheur, sinon sans amour. Je sens bien que la terre me manque et que toutes les joies de ce monde me fuient. Il est temps d’émigrer vers uned autre contrée plus clémente et plus généreuse. Il est temps aussi de finir cet affreux gribouillis plus noir et plus brumeux que le temps et plus bête encore que moi. Heureusement que mon papier est fini. Je t’aime.
Juliette
1 Le calendrier perpétuel propose aussi 1847, mais 1841 emporte l’adhésion, car le 8 et le 9 septembre 1847, elle ne parle que de son manuscrit sur le couvent qu’elle finit le 9 septembre, avec fierté, or il n’en est pas du tout question dans cette lettre.
a « fait ».
b « complettement ».
c « désanchantement ».
d « un ».
« 9 septembre 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16346, f. 207-208], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7968, page consultée le 08 août 2026.
9 septembre [1841], jeudia après-midi, 3 h. ½
Je sais de vos nouvelles, mes chers aimés, je sais que tout va on ne peut pas mieux et qu’on vous a permis TROIS POTAGES !!!!! Aussi je suis tranquille et heureuse mais je le serais cent milliards de fois plus si vous étiez auprès de moi, même avec TOUS VOS POUX. Qu’est-ce qui vous empêche de venir travailler auprès de moi, vilain paresseux ? Est-ce la jolie femme de chambre de cette maîtresse si laide ? Si j’en étais sûre j’irais vous chercher plus vite que ça et vous montrer un peu de quel bois je me mouche. Voime, voime, grattez vos poux et taisez-vous, vilain, q u e que che o on chon1. Quand je pense à vous cela me gratte depuis les pieds jusqu’à la tête. Il me semble que j’en suis grouillante et pouilloulante, mettez ce motte dans votre dictionnaire en regard de pullulante et donnez-moi des droits d’auteuse2, ça vaudra bien mieux que de regarder toutes les femelles qui passent, qui vont, qui viennent ou qui restent. La première fois que cela vous arrivera encore, je vous fiche une paire de giffes, que vous en verrez trente-six chandelles. Je n’ai pas besoin, moi, que vous regardiez toutes les femmes sous le nez jusqu’à la jarretière, prenez garde à vous car je suis chargée jusqu’à la GEULE, de coups de giffes et autres projectiles plus meurtrissantsb les uns que les autres. Je vous ferai tant de bosses et tant de noirs partout que vous n’oserez plus regarder personne ni vous laisserc regarder. Ah ! mais j’y suis décidée, c’est d’ailleurs le seul moyen de me venger de toutes vos coupables coquetteries. En attendant, baisez-moi et venez bien vite, je vous attends et je vous désire de toutes mes forces et je vous aime IDEM.
Juliette
1 Juliette épelle.
2 Juliette proposera une autre féminisation de nom de métier le jeudi 23 septembre après-midi : « Décidément je suis une grande peintresse ».
a Juliette a écrit « jeudi » et « mercredi » l’un en dessous de l’autre sans en rayer un.
b « meutrissants ».
c « laissez ».
« 9 septembre 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16346, f. 209-210], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7968, page consultée le 08 août 2026.
9 septembre [1841], jeudi soir, 5 h. ½
Je suis volée, trompée, assassinée1. Il est certain que vous êtes alléa à l’Académie et de là à Saint-Prix2 sans [le ?] moindre remordsb, sans la plus petite hésitation comme un scélérat que vous êtes. Et qu’est-ce que je vais devenir, moi, toute la soirée, toute la nuit et toute la journée de demain ? Je ne parle pas de mes babouches et de mon vase dont je ne me soucie plus guère dès que c’est en concurrence avec mon bonheur3. Si j’avais su, j’aurais fait retourner les heures en arrière et vous ne vous en seriez aperçu que lorsqu’il n’aurait plus été temps. Mais je n’ai de présence d’esprit que vingt-trois heures après le moment où c’est nécessaire. Je suis bien malheureuse et vous bien atroce. Taisez-vous, je ne vous ferai pas des images, comptez là-dessus4. Je n’ai pas besoin, moi, d’user mon talent pour un affreux bonhomme qui n’en vaut pas la peine. Taisez-vous, taisez-vous, taisez-vous, je vous défends de dire un mot ou je vous Piche des Chiffesc zur votre gros nez tuméfié. Vous mériteriez de recevoir sur votre affreuse bosse l’orage qui se mitonne et qui va éclater tout à l’heure. Voime, voime, tu n’aurais que ce que tu mérites, bien petitement encore.
6 h. ¾
Je vous demande pardon à genoux et avec les pouces humiliés de vous avoir calomnié et jugé capable de tous les crimes. Toto vous êtes un amour, Toto vous êtes mon petit saint. Toto, tu es mon cher petit Dieu que j’aime et que j’adore.
Juliette
1 Soit référence aux Fourberies de Scapin, acte I, scène 4, réplique d’Argante : « On n’a plus qu’à commettre tous les crimes imaginables, tromper, voler, assassiner, et dire pour excuse, qu’on y a été poussé par sa destinée », soit à la lettre de Beaumarchais du 15 novembre 1774 à M. de Sartines : « J’ai laissé mes affaires au pillage, j’ai couru des dangers de toute espèce : j’ai été trompé, volé, assassiné, emprisonné, ma santé est détruite ».
2 Pendant l’été 1841, les Hugo ont loué à Saint-Prix, dans le Val-d’Oise, un appartement meublé de la mi-juin à la mi-octobre, et le poète y passe du temps de juillet à octobre pour terminer la rédaction du Rhin.
3 Juliette a déjà réclamé ces objets dans sa lettre de la veille au soir.
4 Juliette aime agrémenter ses lettres de petits dessins représentant ses humeurs ou des anecdotes du jour. Or on a appris, le vendredi après-midi précédent, que Hugo lui a demandé de lui faire « des images ».
a « allez ».
b « remord ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
