« 14 novembre 1840 » [source : BnF, Mss, NAF, 16343, f. 161-162], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9182, page consultée le 25 janvier 2026.
14 novembre [1840], samedi soir, 5 h.
Tu es parti presque fâché, mon bien-aimé, et moi tout à fait triste d’être la
cause involontaire de ton mécontentement. Claire pense, et je suis de son avis, que ce petit accident
arrivé à la reliure du livre de M. Lebrun vient du fermoir en cuivre de mon Imitation de Jésus-Christ qui se sera trouvé une fois
par hasard sur la couverture du susdit livre. Quoi qu’il en soit je reconnais
que tu avais raison d’être fâché et je voudrais pour bien des choses que ce ne
soit pas chez moi et sous ma responsabilité que ce dégât ait eu lieu. Veux-tu
me pardonner, mon amour ? Veux-tu n’avoir plus l’air mécontent, mon adoré ?
Veux-tu m’aimer encore ? Te voilà, mon bon petit bien-aimé, tu n’as fait
qu’entrer et sortir, mais dans cettea seule minute de ta présence tu m’as
enlevé toute une grande soirée d’ennui et de chagrin car j’avais vraiment le
cœur gros de la pensée que tu étais mécontent de moi.
Je vous défends,
mon Toto, de blasphémer comme un païenb à l’endroit de ce que vous avez de plus pur, de plus
suave et de plus enivrant, de votre haleine enfin. Voilà déjà plusieurs fois
que vous exprimez à ce sujet des doutes absurdes et qui m’humilient, je ne veux
pas en entendre ou je me fâche tout rouge. Cher bien-aimé, ton souffle c’est le
parfum de ton âme qui passe par tes lèvres. Juge un peu comme tu es bête quand
tu dis que tu ne sens pas bon. Je vous dis que vous êtes une bête et la
première fois que ça vous arrivera je vous donnerai une voléec de baisers qui ne sera pas
mince. En attendant vous êtes très humblement prié de venir ce soir manger
notre dindon que je n’ai acheté que pour vous et dont nous mangerons qu’après
vous ou avec vous. Hélas j’ai bien peur que cette précaution ne me porte
malheur et qu’au lieu de venir manger mon oiseau vous n’alliez à
Saint-Prix1 ce soir et n’y passiez toute
la journée de demain. C’est une crainte qui me fait l’effet de devoir être une
certitude si j’en juge d’après l’effet qu’elle me fait rien qu’en y pensant.
Je t’aime, mon Toto adoré, je t’aime plus que je ne puis dire, plus que
tu ne peux le penser et le désirer. Je t’aime de toute mon âme, de toutes mes
forces, de tout mon cœur et bien plus que ça encore. Je baise tes chers petits
pieds et j’adore ta belle petite bouche de roses et de perles. Je la baise sans
interruption.
Juliette
1 La famille Hugo s’était installée pour la saison d’été au château de la Terrasse à Saint-Prix. Hugo s’y rendait très régulièrement et revenait par la diligence de nuit. Il semble pourtant qu’à cette date Mme Hugo et ses enfants soient de retour à Paris depuis plusieurs jours.
a « cette » est écrit deux fois par erreur.
b « payen ».
c « vollée ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent sur les bords du Rhin.
- JanvierHugo devient président de la Société des Gens de Lettres.
- MaiLes Rayons et les ombres.
- Mai-aoûtVillégiature à Saint-Prix.
- 11 juinSa sœur Renée épouse Louis Koch (né en 1801).
- 29 août-1er novembreVoyage sur les bords du Rhin et dans la vallée du Neckar.
