« 9 octobre 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16347, f. 19-20], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7997, page consultée le 28 janvier 2026.
9 octobre [1841], samedi soir, 5 h. ¾
Voici la nuit, mon cher bien-aimé, et vous n’êtes pas encore arrivé et vous ne
viendrez probablement pas du tout si j’en crois ma tristesse et mon découragement.
Et
puis, vous ne voulez pas que je souffre, vous voulez que je pleure. Vous ne voulez
pas
que je me plaigne quand depuis un bout de l’année jusqu’à l’autre, c’est toujours
à
mon tour à me dévouer pour le travail, pour la famille, pour les amis, pour les
affaires, pour les importuns, pour la pluie et le beau temps, pour rien encore plus
souvent. De cette manière, je trouve moyen de passer mes trois centa soixante cinq jours chaque année
parfaitement seule, parfaitement enfermée, asphyxiéeb, ennuyéec
et irritée et vous vous étonnez quand le mal de tête me suffoque, quand j’ai le cœur
plein de tristesse, de ce que je laisse échapper un pauvre petit grognement de rien
[du] tout. Vous n’êtes pas juste, mon Toto, contre votre
habitude. Vous pensez bien que si je me permets de vous dire cela, c’est parce que
je
perds l’espoir du moment de vous voir aujourd’hui et que, cette perspective m’étant
si
peu agréable, j’ai besoin de m’en venger sur ce papier à défaut d’autre chose. Bon
Dieu que je voudrais rattraper mon cœur de vos griffes, vous verriez un peu de quel
pied je me mouche.
Vous ne m’avez même pas laissé à copier dans la crainte que
je supporte à peu près courageusement votre voyage à Saint-Prix1. Voime, voime, fort adroit et fort spirituel, il faut
le dire en courant bien fort. Qu’est-ce qui vous a empêché de venir me dire un petit
bonhomme d’adieu sans faire mine de rien ? Au moins la journée m’aurait parue moins
longue, mais vous ne savez rien faire à propos, méchant homme. Tâchez au moins de
revenir bien vite de la campagne si, comme j’en ai trop peur, vous y êtes.
1 Pendant l’été 1841, les Hugo ont loué à Saint-Prix, dans le Val-d’Oise, un appartement meublé de la mi-juin à la mi-octobre, et le poète y passe du temps de juillet à octobre pour terminer la rédaction du Rhin.
a « cents ».
b « asphixiée ».
c « ennuiée ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
