12 avril 1843

« 12 avril 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16352, f. 27-28], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10878, page consultée le 07 mai 2026.

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Je savais bien moi que vous viendriez mon cher petit bien-aimé. Non pas en l’honneur de la date1 : 11 ni en celui de mes jambes qui y ressemblent beaucoup (mes jambes ressemblent à la date 11) mais en celui du vieux paletot et de la vieille chemise que vous n’endossez que les jours de grands carillons. Je ne m’étais pas trompée comme vous voyez. Je voudrais bien vous voir la même coquetterie cette nuit, ça me serait très agréable, je vous en réponds, de vous donner à déjeuner deux fois de suite. Mais… hélas ! vous n’êtes pas homme à faire le métier d’amoureux deux jours de suite. Si je vous insulte je suis prête à vous en rendre raison en champ clos à toute arme réservée [illis.] et de Bavière à f… Découverte au bord de la ruelle et on y jettera le vaincu. Voyez si cela vous convient. En attendant, je suis très vexée de céder ma place ce soir aux Burgraves2. Il faut bien que vous soyez féroce pour me retirer le morceau du roi… pour le jeter dans la gueulea d’un animal qui avalera tout ça sans goûter ni votre bon procédé ni votre admirable poésie. Enfin c’est une idée bizarre, pour ne pas dire absurde, que vous avez eueb là comme vous en avez malheureusement trop souvent. Taisez-vous.
La journée a été chaude aujourd’hui. Vous ne vous en doutez peut-être pas mais c’est comme cela. J’ai dépensé plus d’une quarantaine de francs ! à quoi, je le sais. Mais ça n’en est pas moins lourd. Je dois vingt-quatre francs à ma bonne. Je vous dis cela mon amour pour que vous ne soyez pas surpris le jour où vous m’apporterez de l’argent de le voir disparaître tout de suite puisqu’il sera dépensé d’avance. Je n’ai pas encore eu le temps de me débarbouiller, je ne suis occupée depuis tantôt que de chaudronnier, de charbonnier, de raccommodeusec de porcelaine, de blanchisseuse d’arias et d’ennuis de toutes sortes. J’ai un froid aux pieds de loup. Je vais me dépêcher de faire mes quinze tours pour allumer du feu et pour me réchauffer. Tout ce gribouillis est bien intéressant, n’est-ce pas mon amour ? Voilà ma poésie à moi. Elle n’est pas bien drôle comme tu vois. Une fois que je t’ai dit : – je t’aime, je suis au bout de mon imagination et de mon improvisation. La plus belle fille ne peut etc. et moi je suis comme elle. Je t’aime, je t’aime, je t’aime.

Juliette


Notes

1 Juliette est née le 11 avril.

2 Juliette Drouet a une loge réservée pour chaque représentation, qu’elle-même ou Hugo partage ou prête au besoin.

Notes manuscriptologiques

a « geule ».

b « eu ».

c « racommodeuse ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.

  • Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
  • 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
  • 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
  • PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
  • 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.