« 27 février 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16364, f. 185-186], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7642, page consultée le 07 mai 2026.
27 février [1841], samedi matin, 11 h.
Bonjour mon Toto chéri, bonjour mon pauvre amour. Comment vas-tu mon cher bien-aimé
ce matin ? Moi je ne vais pas. Quand je ne te vois pas, je suis toujours maussade
et
malingre. Ma santé, ma joie et ma vie c’est toi. Dès que tu n’y es pas, je souffre
et
je suis triste.
Suzanne est allée à la Halle ce matin, elle
a rapporté un panier de raisin, c’est-à-dire ce qu’il contenait : 9 livres pour 4 F. 18 sous. Il est très sain et très
beau, cela te rafraîchiraa,
mon pauvre amour adoré1. Je ne te demande pas pourquoi tu n’es pas venu ce matin, mon pauvre
chéri, parce que je me doute trop de ce qui t’en a empêché. Tu as encore passé toute
la nuit à travailler, n’est-ce pas mon cher bien-aimé ? Pourvu que tu aies pris
quelque repos ce matin. Si tu savais comme cela me tourmente de penser que tu te
fatiguesb toutes les nuits à
travailler, tu aurais pitié de moi, mon cher adoré, et tu travaillerais moins. Je
t’aime mon Toto bien-aimé, je t’aime mon adorable petit homme.
J’espère que ce
pauvre M. Bertin ira mieux et que tu
n’auras pas à regretter un bon vieillard qui t’aimait comme un fils. Je le désire
de
tout mon cœur2. En
attendant, mon cher adoré, que tu m’en apportesc des nouvelles, pense un peu à moi qui t’aime de toute mon âme
et qui te désire de toutes mes forces. Tâche de venir de bonne heure dans la journée
afin de me la faire trouver moins longue. Aime-moi. Je t’aime, je baise tes chers
petits pieds.
Juliette
1 C’est un des fruits préférés de Victor Hugo.
2 Louis-François Bertin mourra le 13 septembre 1841 et dans sa lettre du 14 septembre, Juliette écrira ses condoléances.
a « raffraichiras ».
b « fatigue ».
c « apporte ».
« 27 février 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16344, f. 187-188], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7642, page consultée le 07 mai 2026.
27 février [1841], samedi soir, 6 h. ¼
Voici qu’il est déjà bien tard, mon bien-aimé, est-ce que tu ne vas pas bientôt
venir ? Je t’ennuie, mon pauvre petit Toto, à te dire toujours la même chose mais
c’est que je ne peux pas m’en empêcher. Je voudrais être assez maîtresse de moi pour
ne pas te dire tous les jours combien je trouve le temps long et combien je m’ennuie
loin de toi, mais cela m’est impossible. Mon adoré petit homme, il faut que je me
plaigne pour ne pas crever dans ma peau. Je t’aime trop, voilà le mal. Baise-moi et
pardonne-moi.
Jour Toto, jour mon petit o. J’ai essayé ma fameuse robe rouge, elle ira très bien pour une guenille et elle
me tiendra chaud, voilà l’essentiel1. Je n’ai pas de quoi payer la susdite couturière et je dois une
somme à Suzanne : QUEL BONHEUR !!!
Pégasea est un cheval qui pète au
nez des membres de l’Institut, je vais vous chanter sur ma trompette turlututu chapeau
pointu. Le fait est qu’il faut te dépêcher de leur chanter ce couplet sur l’air, afin
de toucher tes ÉMOLUMENTS qui ne DATERONT QUE DU JOUR DE TA RÉCEPTION2, ce qui me paraît un grave abus.
Mais enfin, c’est comme ça et ce que tu as de mieux à faire c’est de te faire recevoir
vivement.
J’espère que vous êtes satisfait de la mise en scène et de la partie
du discours que je vous ai esquisséeb hier3 ? Si vous ne l’étiez pas, vous y mettriez de la mauvaise
volonté et je renoncerais pour jamais à vous donner des gages de mon talent et de
mon
dévouement. Je crois que c’est vous justement.
Je vous ai vu. Je suis moins
triste, mais c’est trop peu à la fois. Mon petit Toto, tâchez de revenir bien
vite.
Juliette
1 Quelques jours auparavant, dans sa lettre du 24 février, Juliette s’est plainte d’avoir trop froid en chemise et elle a pris la résolution de se faire doubler « une espèce de robe de chambre d’une affreuse robe rouge en soie qu’[elle] avai[t] mise au rancart pour servir de doublure ».
2 Victor Hugo a été élu le 7 janvier 1841 à l’Académie française, et sa grande cérémonie de réception, à l’occasion de laquelle il doit prononcer un discours, est prévue pour le 3 juin 1841.
3 Juliette a envoyé la veille à Hugo, en guise de cadeau d’anniversaire, un début de discours de réception à l’Académie française, avec des indications scéniques : « Messieurs et chers collègues… je réclame d’avance votre indulgence, et l’émotion que j’éprouve devant cette auguste assemblée et le souvenir des vertus publiques et privées de l’illustre Immortel que vos suffrages m’ont appelé à l’honneur de remplacer, si l’émotion, dis-je, éteint ma faible voix au milieu des sanglots. Hélas ! Messieurs, permettez-moi de m’asseoir un moment, l’émotion du cœur a gagné le corps, je crois que j’ai la colique ! Ici, vous vous mettez la main sur l’abdomen et vous paraîtrez prêt à vous évanouir. La venette des assistants une fois calmée, vous reprendrez votre discours et vous le finirez au milieu des trépignements de l’assemblée » (Jean-Marc Hovasse, Victor Hugo, ouvrage cité, p. 813 : reproduction d’une lettre de Juliette à Hugo du 26 février 1841).
a « Pégasse ».
b « esquissé ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
