« 20 janvier 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16344, f. 57-58], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7653, page consultée le 26 janvier 2026.
20 janvier [1841], [mercredi] après-midi, 1 h. ¼
Bonjour, mon Toto adoré, bonjour mon amour. J’étais réveillée de bonne heure ce matin
pour donner mes instructions à l’ouvrière1 mais comme j’étais
souffrante je ne me suis pas levée tout de suite et petit à petit je me suis
rendormie.
Jusqu’à présent, les porteurs d’eau tâcheront d’avoir du sable de
rivière d’ici à demain matin. Dans tous les cas, s’ilsa n’en ont pas je ne serai pas en retard pour nettoyerb le veloursc par un autre procédé, mais celui du
sable étant le meilleur, j’aime mieux attendre un jour la chance d’en avoir. Le galon
a coûté 13 sousl’aune, non pas le mètre, chez un tailleur qui a fait le
difficile pour en vendre quoiqu’il fût beaucoup moins beau que le tien. Les marchands
passementiersd2 le vendent par
pièce de quarante aunes et n’en détaillente pas3.
Maintenant, il n’y a plus de dépense à faire car je ne
veux pas de l’argent du veloursf dans
ce moment-ci. Nous sommes trop gênés, c’est-à-dire tu travailles trop, mon pauvre
adoré, pour que j’aie le courage de prendre autre chose que l’argent indispensable
pour notre maison. Plus tard, quand nous serons sortis de cetteg affreuse époque4, je serai moins généreuse peut-être car ma garde-robe
se simplifie de jour en jour et je finirai par n’avoir plus bientôt que la feuille
de
figuier de la mère Ève, ce qui n’est pas assez pour une vieille frileuse comme
moi5. Je t’aime, mon adoré, je baise tes chers petits pieds et je te
désire.
Juliette
2 Qui fait de la passementerie : décoration, ornement vestimentaire (gland, franges, cordons, galons, pompons).
3 Juliette veut raccommoder un vieux paletot de Hugo. Jean-Marc Hovasse remarque à ce sujet que, au début de l’année 1841, « le goût de Victor Hugo pour les habits rapiécés n’avait pas uniquement pour origine son enfance pauvre, mais une anecdote qu’il avait rapportée dans son récit du 15 décembre 1840 : « Napoléon aimait les vieux habits et les vieux chapeaux. Je comprends et je partage ce goût. Pour un cerveau qui travaille, la pression d’un chapeau neuf est insupportable » (Victor Hugo, ouvrage cité, p. 806).
4 Juliette vient de régler tous leurs créanciers, qui viennent chercher leur dû tous les 10 du mois environ.
5 Cette remarque fera écho à une autre du samedi 10 juillet 1841, où Juliette parlera d’« une nouvelle feuille de vigne pour remplacer celles qui s’usent et se fanent sur [s]on pauvre corps du bon Dieu ».
a « si ils ».
b « nétoyer ».
c « velour ».
d « passementier »
e « détaille ».
f « velour ».
g « cet ».
« 20 janvier 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16344, f. 59-60], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7653, page consultée le 26 janvier 2026.
20 janvier [1841], mercredi soir, 6 h. ¼
Cher adoré, je t’attends toujours. Je t’aime, mon pauvre bien-aimé, plus que je ne
puis dire. Tous les mots, toutes les tendresses, tous les baisers ne suffiraient pas
à
te dire combien je t’aime. Tu es plus que ma vie, plus que mon bonheur, plus que tout,
je t’adore. Je voudrais te voir, mon cher bien-aimé. Je suis si longtemps à te désirer
que lorsque vient le soir, toute ma patience, toute ma résignation et tout mon courage
sont épuisésa et je souffre de tout
mon cœur et de toute mon âme. Tâche donc, mon Toto, de venir bien vite auprès de moi.
J’ai reçu une lettre encore de Mme Guérard. Cette fois sans numéro du tout, ce qui est
plus drôle. Du reste, elle me coûte plus de port de lettres qu’elle ne vaut quoique,
celle-ci comme l’autre, soit pour me dire d’envoyer chercher des chevalets, des toiles
et des couleurs pour Claire1, et puis pour me dire qu’elle est tombée et qu’elle a cassé son
parapluie. C’est pour la neuvième ou dixième fois cet hiver qu’elle tombe, sans
compter les écorchures, les brûlures, les meurtrissuresb et toutes les URES d’une
maladresse qui n’a peut-être pas son pendant dans toutes les autres femmes. Je lui
ai
répondu pour la remercier et pour lui faire mon compliment de condoléance2. Suzanne lui portera demain la
lettre.
Je t’aime, mon Toto, je trouve le temps bien triste et bien long en
t’attendant. Je t’aime trop.
Juliette
1 La fille de Juliette Drouet, Claire Pradier, est pensionnaire d’un établissement de Saint-Mandé depuis 1836. Elle y suit, entre autres, des cours de dessin et de musique. Quant à Mme Guérard, elle est régulièrement citée par Juliette lorsqu’il s’agit du matériel de peinture de sa fille. Il semblerait donc que ce soit chez elle qu’il est acheté (voir la lettre du 24 janvier).
2 Mme Guérard a manifestement perdu son mari récemment (voir la lettre du 24 janvier).
a « épuisé ».
b « meutrissures ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
