« 7 janvier 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16344, f. 17-18], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7629, page consultée le 26 janvier 2026.
7 janvier [1841], jeudi, 9 h. ½ du matin
Bonjour, mon Toto chéri, bonjour mon Toto bien-aimé, bonjour toi que je n’ose pas
encore qualifier tant je me défie de la probité du vieux
Dupaty1. J’espère que tu ne me feras pas attendre
trop longtemps pour savoir le résultat des votes enragés des deux camps2 ? Cela devient de plus en plus
curieux et plus intéressant. Je donnerais volontiers deux sous pour être déjà à quatre
heures ce soir.
Il fait un temps peu propice pour le vieux gredin de moribond,
il serait difficile de le faire descendre par la fenêtre et encore plus difficile
de
le transporter là où je ne le souhaite pas3. Si le compte est juste, l’agonie de ce misérable te donne
l’Académie d’emblée à la majorité d’une voix au premier tour du scrutin4. Mais la pierre d’achoppement n’est pas dans le nombre, peut-être
cette fois elle est dans l’ignoble cervelle qui grouille sous le sale et hideux bonnet
gras de l’affreux Dupaty. Je voudrais être à tantôt pour savoir ce qu’aura osé faire
cet immonde bonhomme. D’ici là, je vais bien des fois regarder ma pendule. Tâche,
mon
amour, de venir tout de suite me dire le résultat, quel qu’ila soit.
J’aurai le plaisir de te
voir dans tous les cas, ce qui ajoutera bien de la joie à ta nomination et me
consolera tout à fait de ta défaite.
À propos, tu étais fait comme un voleur
cette nuit5, on aurait dit que tu te préparais à lutter de toilette
avec le vieux filou de Dupaty. Je te pardonne ce débraillage si tu réussis. Je
t’aime6.
Juliette
1 Dupaty est élu à l’Académie française en février 1836, contre Victor Hugo auquel il adresse alors ces vers : « Avant vous je monte à l’autel, / Mon âge seul peut y prétendre, / Déjà vous êtes immortel / Et vous avez le temps d’attendre ». Par la suite, alors qu’il est désigné président de l’Académie pour le trimestre, si l’on en croit Édouard Thierry, il a œuvré dans l’ombre contre la nomination de Hugo en 1841, avec ses autres « ennemis académiciens » (Simples lettres sur l’Académie française, V, 7 janvier 1841, dans La France littéraire, Tome IV, Paris, 10 janvier 1841).
2 Les fidèles et les ennemis de Victor Hugo s’opposent pour élire un nouvel académicien. Son adversaire est le vaudevilliste Ancelot.
3 Il s’agit de l’académicien Duval qui, en effet, n’assiste pas à la séance et meurt peu après, en janvier 1842.
4 L’Académie française, suite à la mort de deux membres, n’en compte plus alors que trente-sept, sur lesquels quatre seraient absents pour le vote. Ainsi, sur trente-trois électeurs, Hugo attend dix-sept voix et ses détracteurs sont au nombre de quinze. Comme le signale Jean-Marc Hovasse, il s’agit donc d’une majorité juste, mais suffisante. « Cependant, tout pouvait encore arriver : ne murmurait-on pas déjà que Soumet avait promis à la fois à ses deux amis, Hugo et Ancelot, de voter pour eux ? » (Victor Hugo, ouvrage cité, p. 811).
5 Hugo va changer d’habitudes vestimentaires au cours de l’année 1841 et Juliette regrettera son ancienne négligence dans sa lettre du 26 décembre 1841.
6 À la fin de la lettre et avant la signature, l’on peut distinguer un nombre et un mot : « 17[ ?] ». S’agit-il du rappel des dix-sept voix promises à Victor Hugo, nécessaires à sa victoire ?
a « quelqu’il ».
« 7 janvier 1841 » [source : Collection particulière, Les Collections Aristophil, n° 25 (étude ADER, Th. Bodin expert), Drouot-Richelieu 21 novembre 2019, n° 972], transcr. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7629, page consultée le 26 janvier 2026.
7 janvier [1841], jeudi soir, 6 heures 1
Je suis bien contente pour tout le monde, mon cher Académicien, que vous soyez enfin
nommé. Vous voilà donc un homme assis, en attendant que vous
soyez un homme rassis, ce qui n’arrivera pas demain je vous
en réponds, au train dont [vous] remontez le fleuve de la vie. Vous êtes beaucoup plus jeune que lorsque je vous ai connu,
de l’aveu de tout le monde. Enfin, grâce à vos dix-sept voix amies, et malgré les
quinze groins de vos adversaires, vous voilà académicien. QUEL BONHEUR !!!!!!!2
Je regrette de n’avoir pas vu de mes yeux la grimace de tous ces vieux pleutres,
y compris la profession de foi de l’affreux Dupaty . Pour me consoler vous devriez m’apporter à voir et à baiser
votre ravissante belle tête, un peu plus de cinq minutes comme tout à l’heure. Je
vous
aime Toto, comme le premier jour et plus que jamais. Mais, hélas ! je n’ose pas en
croire autant de vous car je n’en vois guère les
expériences, comme dirait ma servante. Le fait est qu’académicien, ou candidat,
ou rien du tout, je ne vous vois guère plus d’une heure par jour l’un dans l’autre.
Ça
n’est pas neuf ni consolant, mais c’est de plus en plus triste et douloureux. Pensez
à
cela mon amour et venez très tôt après avoir lu ma lettre. Je vous aime.
Juliette
1 Louis Guimbaud, Victor Hugo et Juliette Drouet, d’après les lettres inédites et avec un choix de ces lettres, Paris, Auguste Blaizot éditeur, 1914, p. 373-374.
2 Les sept point d’exclamation courent jusqu’au bout de la ligne.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
