« 20 novembre 1840 » [source : BnF, Mss, NAF, 16343, f. 173-174], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9188, page consultée le 06 août 2026.
20 novembre [1840], vendredi soir, 5 h.
Comment te trouves-tu, mon cher Toto, dans ton bel habit ? Il fait si chaud, si
lourd, si pesant que c’est à grand peine que tu pourras porter ce léger
vêtement ; je regrette bien vivement que tu n’aies pas songé à mettre un
pantalon de coutil pour complétera le costume réfrigérant que tu as jugé devoir adopter
le premier jour de l’année où il gèle. En vérité, mon cher bien-aimé, il faut
que tu aies bien de la confiance dans ma stupidité pour venir de but en blanc
me persuader que le changement de température de la pluie à la glace exige que
tu mettes à la minute un habit pelure d’oignon à la place d’un paletot ouaté
que tu as coutume de porter. Enfin c’est comme ça, c’est à prendre ou à laisser
quand je ne voudrai pas apporter une crédulité à l’épreuve de toutes les
absurdités possibles on me querellera, on me rudoiera et on me dira les choses
les plus tristes et les plus décourageantes du monde. QUEL BONHEUR !!!!!!b Il n’y en a qu’un de plus grand que celui-là c’est la mort, bonheur que
je me souhaite et que je souhaite à tous ceux qui m’inspirent quelque
intérêtc
préférablement au premier.
Maintenant que LE TOUR EST FAIT il m’est
permis, je pense, d’écrire tout haut et de te demander dans quel endroit tu
étais attendu si impatiemment dans ce costume peu échauffant ? Il est probable
que c’est chez quelque princesse NON DU SANG, quelque Girardin ou quelque Dosne1
toujours complaisantes qui tournent pour tous les imbécilesd et pour tous les ambitieux
pourvu qu’ils servent de peau d’anguille et qu’ils mettent un bel habit noir
quand y gèle. En vérité il faut convenir que je suis d’une bonnee pâte mais ne vous y fiez pas
pourtant car je suis plus prête que vous ne pensez à sortir de cet état de
croupissement et d’esclavage stupide dont on ne trouverait pas un second
exemple dans tout le monde entier. Je me lasse à la fin d’être confisquée au
profit de tout le monde excepté au mien et commence à trouver mon BONHEUR au
grand MALHEUR dont il faut se sortir au plus vite. Voilà les sentiments que
votre toilette aérienne et votre humeur ravissante de tout à l’heure m’ont
inspirésf. Nous verrons ce
soir ce qu’il en résultera.
Juliette
1 Il peut s’agir d’Élise Dosne, l’épouse d’Adolphe Thiers, ou de sa mère Euridyce Dosne avec laquelle Thiers eut une liaison, ou encore de la fille cadette Félicie à laquelle Thiers ne fut pas insensible.
a « completter ».
b L’expression et les six points d’exclamation couvrent toute la ligne.
c « quelqu’intérêt ».
d « imbécilles ».
e « bon ».
f « inspiré ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent sur les bords du Rhin.
- JanvierHugo devient président de la Société des Gens de Lettres.
- MaiLes Rayons et les ombres.
- Mai-aoûtVillégiature à Saint-Prix.
- 11 juinSa sœur Renée épouse Louis Koch (né en 1801).
- 29 août-1er novembreVoyage sur les bords du Rhin et dans la vallée du Neckar.
