21 février 1852

« 21 février 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 123-124], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8675, page consultée le 24 janvier 2026.

Bonjour, mon Victor, bonjour mon petit homme, je t’aime et toi ? Je crains que tu aies plus d’une raison pour différer ce sentiment avec moi, mais je n’en continue pas moins à t’aimer de toute mon âme et je n’hésite pas à avouer que si je suis d’une humeur peu aimable au jeu, je GAGNE. Cela tient à ce que j’endure moins patiemment la perte des autres que mon gain à moi. Je ne peux pas supporter ce tiraillement continuel qu’on fait à mes maladresses ou à ma chance. Je ne sais pas jouer, je ne le saurai jamais, je suis onéreuse pour tout le monde, je préfère m’abstenir et ne jamais toucher à une carte. Voilà mon bien-aimé ce qu’il y a de plus raisonnable et ce que j’aurais fait depuis longtemps si je n’avais pas craint qu’on se méprît sur le motif de ma retraite en l’attribuant au regret de ne pas gagner. Justement hier j’étais en veine de gain et de surcroît de maladresse. J’ai donc pu et dû me retirer et puis cela ne vaut pas la peine de tant m’excuser pour une chose aussi simple et qu’un peu d’impatience partagée par tout le monde a fait remarquer.
Comment va ton rhume, mon bon petit homme, ceci est plus intéressant que n’importe quel brelan ? Tu aurais eu froid dans le wagon l’autre soir et il n’en faut pas davantage pour te faire tousser. À ton tour, mon cher adoré, d’user de l’Yvan pour couper court à ta tousserie qui ne va pas avec ton mal de gorge. Il faut me prêcher d’exemple si tu veux que je me soignea sinon je garderai toutes mes maladies avec le plus grand soin. Voyons, mon bon petit homme, baisez-moi et ne me gardez pas rancune d’un mouvement d’impatience dont vous êtes un peu l’auteur en collaboration avec Mme Luthereau. Mais je vous pardonne.

Juliette


Notes manuscriptologiques

a « soignes ».


« 21 février 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 125-126], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8675, page consultée le 24 janvier 2026.

Ce n’est pas notre faute, mon cher petit bien-aimé, si le déjeuner s’est rencontré avec Charles. Cela devait arriver un jour ou l’autre mais je crois que tu t’en exagèresa beaucoup l’inconvénient car ton fils ne fera pas attention à Suzanne. Regarde-t-on le profil d’un valet ?1 Cependant je suis si accoutumée à ne rien faire qui puisse te contrarier, même involontairement, que je suis toute triste de l’incident de tout à l’heure. Allons, voyons, soyons sages tous les deux et ne multiplions pas autour de nous les difficultés de la vie. Vous allez chez Marc Dufraisse tout à l’heure. Vous vous êtes réservé pour cela votre col blanc, votre barbe fraîche et l’heure habituelle de vos réceptions. Je ne vous en veux pas. Je trouve tout simple que vous ayez les plus grands égards pour le malheur et que vous mettiez vos plus beaux atours et que vous bousculiez toutes vos habitudes pour cet infortuné démagogue. D’ailleurs vous avez peut-être le bon esprit de lui faire remplacer le bonhomme Roussel pendant que vous allez en visites chez les diverses maîtresses d’écoles de la ville et des faubourgs voireb même chez Mme B. qui se déshabille avec tant d’aisance. Tout cela est tout naturel et ce brave Marc Dufraisse est trop bon collègue pour se refuser à cet emploi de complaisant du prince malgré sa démocratie panachée de démagogie et d’anarchie. Quant à moi, mon petit homme, je ne m’oppose à rien de ce qui peut vous plaire, je suis trop mauvaise joueuse pour cela. Je renonce à vive l’amour et à son auguste famille. Je reste dans mon coin et je vous attends avec tout mon courage.

Juliette


Notes

1 Réplique de don Salluste dans Ruy Blas (Acte III, scène 5).

Notes manuscriptologiques

a « exagère ».

b « voir ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.

  • 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
  • 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
    Charles, puis François Victor, rejoignent leur père.
  • 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
  • 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
  • 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
  • 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
  • 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
  • 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
  • 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.