« 14 octobre 1837 » [source : Collection Anne-Marie Springer], transcr. Charles Méla, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7533, page consultée le 24 janvier 2026.
14 octobre [1837], samedi matin, 8 h. ¾
Bonjour mon cher bien aimé, bonjour mon petit homme chéri. Avez-vous bien vu la lune
cette nuit ? Avez-vous bien fait la cour à la Grande Ourse, la seule des infidélités
que j’autorise ? Pendant ce temps moi je vous ai aimé. Je vous ai admiré dans les
beaux vers que vous m’avez donnésa1. Et je vous réponds que votre astre n’était point du tout éclipsé,
jamais il n’avait été plus beau et plus lumineux. Aussi j’auraisb passé ma nuit à l’admirer si je
n’avais pas craint de vous tourmenter avec la lumière de ma lampe. Mais je n’y ai
pas
perdu car dans l’obscurité je le voyais encore mieux. Car vous savez que c’est surtout
dans les lieux sombres que l’amour rayonne mieux. J’aurais voulu pouvoir t’écrire
hier
au soir. J’avais le cœur plein d’amour et d’extase. J’étais au ciel, il m’a fallu
attendre jusqu’à aujourd’hui pour m’épancher un peu. Aussi me suis-je levée de bonne
heure tant j’avais hâte de le faire. Je vais avoir beaucoup d’embarras et d’ennuis
aujourd¹hui, d’une part les tapissiers, de l’autre les maçons qui paraissent devoir
se
prolonger indéfiniment. Enfin j’espère que tu viendras un petit
[coute ?] à mon aide et je m’en réjouis d’avance. Mais si tu ne viens
pas, il est probable que je serai fort triste et fort mouzon. Jour mon petit pa, jour. Je t’aime, tu es ma joie, tu es ma vie. Je
baise ta chère petite lettre dans ce moment sur tous les mots. Elle est bien belle
votre lettre, elle sent bien bon. On dirait que c’est vous en personne. Quel dommage
que je ne sache pas assez écrire. Comme je lui riposteraisc à votre magnifique lettre, par une
autre dix millions de fois plus belle, si tant est que cela se puisse. Mais vous savez
que mon ramage ne ressemble pas à mon amour. Je n’ai qu’un mot
Dans la plume, je
t’aime. Qu’un dans le cœur, je t’aime.
Juliette
1 Le 12 octobre 1837, Victor écrit pour Juliette le poème « Quand tu me parles de gloire… », qui deviendra la pièce XXIV des Rayons et des Ombres [1840]. Jean Gaudon note les variantes entre la première version, offerte à Juliette, et le poème publié, qui comptera deux strophes supplémentaires (Victor Hugo, Lettres à Juliette Drouet, Fayard [1964], 2001, p. 99.
a « donnés ».
b « J’aurai ».
c « rispoterais ».
« 14 octobre 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16331, f. 271-272], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7533, page consultée le 24 janvier 2026.
14 octobre [1837], samedi soir, 7 h.
Voici, quand vous n’êtes pas avec moi, mon cher adoré, le seul bonheur que j’aie,
le
seul délassement : vous écrire et penser à vous. C’est bien doux et je m’y livre avec
frénésie, chose dont vos pauvres beaux yeux se passeraient bien. Avouez que vous avez
été sur le point tantôt d’être bien méchant à propos de Mme Guérard. Heureusement que vous
vous êtes ravisé à temps et depuis vous avez été ravissant de douceur et de bonté.
Tant il y a que je vous adore à l’heure qu’il est et que je voudrais baiser les
cordons de vos souliers après m’être débarbouillée cependant, car je les salirais dans l’état poussiéreux et
crasseux où je suis à présent.
Mon Toto je t’aime, mon Toto je t’adore. Mon Toto
tu es très beau. Mon Toto tu es trop bon. Mon Toto tu es mon cher petit amant bien
aimé. Je voudrais bien te voir avec tes poches pleines comme celles de Bertrand1, errant et te pavanant devant le beau sexe de tous les quartiers. Ça
doit faire un bel effet, je voudrais jouir du coup d’œil2.
Ce coquin de Manière est bien venu. Quel vilain homme dans toute la force du terme.
Cependant j’aurais bien voulu avoir le cœur net de l’affaire en question3. C’est bien ennuyeuxa d’être forcé de se servir de pareilbchimpanzé avec l’orthographe4. Je me déplais avec mes mains noires et mes cheveux gris de poussière. Je constate l’accident, car sans ça vous auriez
le front de l’attribuer à mon grand âge sans respect pour mes cheveux noirs et mes
29 ans5. Heureusement
que l’extrait de naissance est là. Je le porte toujours sur moi pour confondre les
malignités de certaines gens. Dieu merci je suis jeune, très jeune, excessivement
jeune. Je vous aime en raison de cela d’une vigoureuse manière. Je t’aime de toute
mon
âme.
Juliette
1 Bertrand, le comparse de Robert Macaire dans la mythique pièce homonyme et dans L’Auberge des Adrets qui l’avait précédée, était indissociable du célèbre costume de gueux-voleur qu’il portait (une houppelande aux énormes poches déformées et toujours pleines, lourdes de leur contenu varié).
2 Il n’est pas impossible que cette image qui réinvente la tenue de Victor Hugo et brosse implicitement son portrait en gueux-séducteur ait stimulé l’imagination du poète en passe d’écrire Ruy Blas : on reconnaît là un peu de la posture du futur Don César.
3 La visite de l’huissier est peut-être en rapport avec quelque créancier dont Juliette supposait avoir reçu un courrier évoqué dans la lettre de la veille.
4 Allusion à élucider.
5 Juliette se rajeunit de deux ans.
a « ennuieux ».
b « pareils ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent en Belgique, où elle prend le train pour la première fois.
- 20 févrierMort d’Eugène, frère de Victor Hugo, à Charenton.
- 26 juinLes Voix intérieures.
- 3 juilletPromu officier de la Légion d’Honneur.
- 14 août-14 septembreVoyage avec Hugo en Belgique et dans le nord de la France.
