« 14 septembre 1850 » [source : MVHP, MS a9092], transcr. Joëlle Roubine et Michèle Bertaux, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12637, page consultée le 24 janvier 2026.
14 septembre [1850], samedi matin, 8 h.
Bonjour, mon trop bien-aimé, bonjour, mon tout ravissant, bonjour. Je vous ai suivi des yeux hier au soir jusqu’au coin de ma rue, mais vous n’avez pas daigné me regarder une seule fois. Ce n’est pas là ce qui pourrait me monter l’imagination certainement, mais je vous aime quoique et non parce que c’est connu, ainsi je ne vous apprends rien de nouveau. J’espérais que vous m’auriez un peu tiré les cheveux hier pour mon inconduite, mais rien ne peut vous faire sortir de votre superbe indifférence ; ma préférence même pour le beau Lacombe ne vous émoustillerait pas davantage. Je peux aller et venir partout et ailleurs, le jour et la nuit, sans que vous [vous] en aperceviez, c’est humiliant ma parole d’honneur. Autrefois, vous n’aviez pas cette impertinente confiance et votre jalousie me prenait aux cheveux pour un foin d’artichaut oublié dans une armoire. Maintenant, c’est tout le contraire, hélas ! En revanche, il n’en n’est pas de même de ce que j’éprouve pour vous car je suis plus soupçonneuse et plus jalouse que jamais et je tremble de peur devant toutes les Chaumontelles de la nature. Aussi, je vous conseille de bien vous méfier de la Juju qui ne vous épargnerait pas le cas échéant. En attendant, j’espérais que vous auriez eu la délicatesse de me donner une pauvre petite journée de bonheur, mais vous n’avez pas plus de pitié que d’amour. Vous me verriez crever de tristesse et d’ennui que vous ne me sacrifieriez pas cinq minutes. Vous pensez que je ne peux pas mettre sur le compte de votre amour le temps que vous passez chez moi à faire votre gâchis sans dire un mot. Je ne suis pas encore aussi [JOBEU ?] que cela et je ne tire aucune gloire à vous servir de rapin car je n’aime pas à sortir des attributions de mon sexea de Juju.
a « sexè »
« 14 septembre 1850 » [source : MVHP, MS a9093], transcr. Joëlle Roubine et Michèle Bertaux, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12637, page consultée le 24 janvier 2026.
14 septembre [1850], samedi matin, 8 h. ½
Vous n’êtes pas au bout, mon petit Toto, car j’ai encore deux autres gribouillis avec celui-ci à vous confectionner. Je suis d’une fidélité déplorable comme vous voyez et je ne vous fais grâce d’aucun pataquès. C’est une manière de me venger de vous sans vous faire crier. Aussi, vous voyez avec quelle exactitude je m’en sers. Il est impossible d’abuser plus cruellement de votre politesse XVIIIe siècle. Après cela, vous avez la ressource de ne pas mettre votre nez dans ce fouillis de platitudes et de billevesées sentimentales. Donc, vous n’êtes pas à plaindre et je ne vous plains pas. Qui je plains et replains, c’est moi. Surtout quand je vois ce beau temps et que je compare ces vacances-ci à celles d’autrefois. Si j’osais, je me trouverais la plus malheureuse des femmes, mais comme il faudrait vous accuser, je préfère renfoncer mon chagrin et ne montrer que ma sollicitude pour votre pauvre gorge qui me paraît bien lente à guérir. Peut-être aurait-il mieux valu commencer par le commencement, c’est-à-dire par un chirurgien puisque de guerre lasse il faut en venir là maintenant. Dans toute cette affaire, j’ai trouvé M. Louis bien mal inspiré et j’avoue que je n’en suis pas contente du tout, à moins qu’il n’ait un intérêt à prolonger cette indisposition et à t’empêcher de sortir de Paris tout le temps de la prorogation de la Chambre. Je ne m’explique pas ce traitement insuffisant, pour ne pas dire pire. D’ailleurs, j’ai besoin de rejetera sur quelqu’un le trop-plein de ma déconvenue, autant lui qu’un autre. Baise-moi toi, je te pardonne à la condition que tu viendras de bonne heure et que tu m’aimeras un peu.
Juliette
a « rejetter ».
« 14 septembre 1850 » [source : MVHP, MS a9094], transcr. Joëlle Roubine et Michèle Bertaux, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12637, page consultée le 24 janvier 2026.
14 septembre [1850], samedi matin, 9 h.
Si vous étiez bien gentil, mon petit homme aimé, vous me conduiriez voir tantôt les travaux achevés de Notre-Dame. Mais vous vous souciez si peu de ce qui me fait plaisir que je n’ose pas y compter. Je vous en parle pour l’acquisa de ma conscience, mais au fond de mon cœur, je n’espère pas que vous accueillerez ma requête autrement que par un refus MOTIVÉ ! Tout cela n’est pas précisément gai ni amusant. On le voit, du reste, par les gribouillis que cela m’inspire. Voyons, Juju, parlons d’autres choses, à quelle heure êtes-vous revenu chez vous hier au soir ? Avez-vous bien dîné ? Méry a-t-il été bien amusant ? Veuillot est-il bien aplatib ? Vous me direz cela tantôt si votre mal de gorge le permet. D’ici là, j’ai pas mal de choses à faire, ma peignerie et mon débarbouillage à fond. Si j’ai le temps, j’irai jusque chez Eugénie. Si non j’y enverrai Suzanne. Je profiterai du temps d’arrêt de la maladie pour y aller moins souvent. Son entourage m’éloigne plutôt qu’il ne m’attire et je suis sûre qu’au fond, elle-même ne me désire pas. Je le sens sans pouvoir me l’expliquer. D’un autre côté, la mère fait des tentatives pour la voir et je crains son contact plus que la peste1. Mon devoir dans cette triste circonstance est d’y aller assez pour qu’elle ne doute pas de l’intérêt qu’elle m’inspire et de mon dévouement. Mais pas trop pour ne pas la gêner et donner le prétexte à la vieille mégère de dire que je circonviens sa fille et que je l’éloigne d’elle. Voilà, mon petit homme, dans quelle mesure je crois devoir me tenir pour tout concilier, et la pitié qu’on doit à une pauvre créature malade et le respect qu’on se doit à soi-même.
Juliette
1 Françoise Marchandet, tante de Juliette et mère d’Eugénie.
a « acquis ».
b « applati ».
« 14 septembre 1850 » [source : MVHP, MS a9095], transcr. Joëlle Roubine et Michèle Bertaux, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12637, page consultée le 24 janvier 2026.
14 septembre [1850], samedi matin, 9 h. ½
Je ne mets pas d’intervalle dans mes gribouillis, mon cher amour, parce que je prévois que je serai occupée jusqu’à l’heure où tu dois venir et que cela me retarderait encore d’un jour sur l’autre. D’ailleurs, l’encre est tirée, il faut la boire sous forme de pattes de mouches. Et puis, vous n’êtes pas forcé de les avaler en une séance. Vous pouvez même ne pas les avaler du tout et les faire servir à tout autre usage. Je vous assure que mon amour-propre en souffrirait peut-être moins que de savoir que vous connaissez à fond l’étendue, l’épaisseur et le goût de ma stupidité. Je crois que dorénavant, je suppléeraia à mon style par des dessins emblématiques. C’est une idée, qu’en dites-vous ? Il faut bien que je vous consulte car c’est en vue de vous rendre la lecture moins embêtante. Parlez, demandez, faites-vous servir et je saisis mes pinceaux. En attendant, débarbouillez-vous de ces quatre margouillis comme vous pourrez. Tous les moyens vous sont permis. Mon Dieu, mon Dieu, quel beau temps et quel malheur de n’en pas profiter. Où êtes-vous donc ce moment-ci, que faites-vous, à quoi pensez-vous ? Si vous aviez le sens commun, vous seriez auprès de moi, vous feriez votre sac de nuit et vous penseriez à l’itinéraire à suivre pour employerb le plus gaiment possible huit ou dix jours de loisir avec votre pauvre Juju qui en crève de besoin et d’envie.
a « supplerai ».
b « supplerai ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle
- 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
- 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
- 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
- 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
- 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.
