« 11 décembre 1840 » [source : BnF, Mss, NAF 16343, f. 221-222], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9305, page consultée le 24 janvier 2026.
11 décembre [1840], vendredi, midi ½
Bonjour mon grand Toto, bonjour mon adoré Toto, je t’aime. Je baise tes chers
petits pieds. Je suis encore dans mon lit par économie ; j’ai copiéa très chaudement et sans bois
DÉLIÈ les derniers sublimes vers que tu m’as lus hier
au soir. J’y ai apporté tous mes soins, toute mon attention et tout mon talent. Cela ne m’a pas empêché
d’oublier un vers, d’écrire d’une façon douteuse un mot et de laisser en blanc un autre mot illisible. Mais ce que
je ne peux pas laisser en blanc c’est mon admiration. J’aurais vu Dieu lui-même
sur son trône, dans son paradis que je ne serais pas plus éblouie ni plus ravie
que je ne le suis d’avoir entendu tes merveilleux et sublimes vers. Jamais tu
n’as rien fait de plus admirablementb beau, de touchant, de fier et de terrible. Ne te
moquec pas de moi, mon
adoré, d’essayer à te dire dans mon croassement vulgaire l’extase où m’a
plongéed ta sublime poésie.
C’est beau ! beau !! beau !!! beau !!!! Depuis hier je suis dans le
paroxysmee de
l’admiration et de l’adoration. C’est fort heureux pour toi de n’être pas venu
ce matin car je t’aurais dévoré tout vif. J’attends avec impatience les vers
que je ne connais pas et que je veux copier sans
retard. Et puis pour récompense tu me donneras le manuscrit que je mettrai dans
mon trésor, c’est-à-dire parmi mes reliques car tout
ce qui me vient de toi m’est aussi sacré que précieux. Je t’attends, mon bon
petit bien-aimé, je vais déjeuner dans mon lit, toujours par économie de feu,
et puis je me lèverai, je ferai ta tisanef, je me débarbouillerai et je m’habillerai. Probablement
le Jourdain enverra chercher son
argent aujourd’hui, dans tous les cas il n’y a pas à se tourmenter beaucoup à
ce sujet.
Jour Toto, je vous adore, vous êtes mon
beau et grand poète, je vous admire et je vous aime.
Juliette
a « copier ».
b « admirablent ».
c « moques ».
d « plongé ».
e « paroxisme ».
f « tisanne ».
« 11 décembre 1840 » [source : BnF, Mss, NAF 16343, f. 223-224], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9305, page consultée le 24 janvier 2026.
11 décembre [1840], vendredi soir, 10 h. ¼
La mère Lanvin et Résisieux viennent de s’en aller, mon adoré, et moi je t’écris vite, vite comme si ma pensée pouvait te rattraper et te faire revenir plus tôta auprès de moi. Mais, mon Dieu, quelb étrange obstacle vient se jeter à travers la plus belle et la plus sublime poésie que tu aies jamais fait jaillir de ton noble et généreux cœur. Je ne peux pas me figurer que ce soit sérieusement qu’on oppose un obstacle ignoble à la publication de la plus belle merveille du génie humain. Si je le croyais tout à fait je pousserais des cris de rage et de désespoir. C’est impossible et ces misérables marchands y regarderont à deux fois avant de s’exposer à ta colère et à ton mépris. Il serait par trop affreux que la rapacité de quelques misérables empêchâtc la plus belle poésie du monde de se montrer le jour de la plus grande cérémonie du monde1. D’ailleurs ils gagneront encore un monceau d’argent en restant dans les limites de l’honnêteté marchande. Il n’y a pas un être sous le ciel qui ne veuille avoir à lui les vers si beaux, si touchants et si sublimes que tu viens de faire sur notre Napoléon. Plus j’y pense et moins je crois à la possibilité d’un empêchement réel à la publication de ton nouveau chef d’œuvre. Je sais bien que ce ne sera pas perdu mais la circonstance, l’opportunité, voilà ce qui sera perdu pour ne plus revenir ; toute la France et toute l’Europe attendent tes vers pour ce jour-là au moins aussi impatiemment que la châsse du noble MARTYR qui les a inspirésd. Je te dis qu’il est impossible qu’une hideuse spéculation empêche sérieusement la publication de cette merveille. Je ne le veux pas, moi, je ne le veux pas maintenant que je les connais je veux que tout l’univers les admire avec moi.
Juliette
1 Hugo écrit « Le Retour de l’Empereur » pour la cérémonie du 15 décembre durant laquelle les cendres de Napoléon Ier, rapportées de l’île de Sainte-Hélène, seront déposées aux Invalides. Ce poème est publié la veille de l’événement en plaquette avant d’intégrer une petite anthologie consacrée à l’Empereur qui paraîtra à la fin de l’année chez Furne et Delloye.
a « plutôt ».
b « quelle ».
c « empêchassent ».
d « inspiré ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent sur les bords du Rhin.
- JanvierHugo devient président de la Société des Gens de Lettres.
- MaiLes Rayons et les ombres.
- Mai-aoûtVillégiature à Saint-Prix.
- 11 juinSa sœur Renée épouse Louis Koch (né en 1801).
- 29 août-1er novembreVoyage sur les bords du Rhin et dans la vallée du Neckar.
