« 30 janvier 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16354, f. 113-114], transcr. Chadia Messaoudi, rév. Chantal Brière et Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11591, page consultée le 01 mai 2026.
30 janvier [1844], mardi matin, 9 h. ¼
Bonjour, mon petit bien-aimé. Bonjour, mon cher petit homme adoré. Bonjour, je
t’aime. On dit qu’il pleut mais je n’en serai pas moins prête à sortir dans le cas
où
tu aurais le temps de me faire marcher. Je veux profiter de toutes les occasions même
de celles de me faire mouiller jusqu’aux os. Je n’ai toujours pas de nouvelles de
Claire. Peut-être vaudrait-il mieux aller
la voir tantôt que d’aller chez Mme Pierceau ? Il est vrai que ce ne sera pas sur le
chemin de l’assurance et puis je pense que je verrai
peut-être Mme Triger ce soir lorsqu’elle ira chez son cousin. Tu verras à décider
cette question tantôt ?
T’es-tu un peu reposé cette nuit, mon cher bien-aimé ?
Comment te trouves-tu ce matin ? Bien n’est-ce pas ? Tu ne te ressens pas de la
fatigue de tous ces jours derniers ? Il faut espérer, mon pauvre petit homme, que
tu
vas être un peu plus tranquille à présent car vraiment tes forces ne suffiraient pas
à
la longue pour résister à tant d’activités et à tant d’émotions douloureuses1. Mon pauvre petit
homme chéri, je voudrais t’emporter bien loin, bien loin pour te mettre à l’abri de
toutes les misères humaines. Mais hélas le paradis terrestre n’existe pas et, quand
bien même il existerait, tu ne voudrais pas venir seul avec
moi.
Il faut donc, mon cher bien-aimé, se résigner à vivre dans ce monde tel
qu’il est et tâcher de ne pas prendre des affaires et des tourments au-delà de ses
forces. Et puis il faut tâcher de m’aimer un peu et de me le prouver quelquefois si
c’est possible. Moi je ne peux tâcher que de t’aimer moins.
Juliette
1 Charles Nodier meurt le 27 janvier 1844.
« 30 janvier 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16354, f. 115-116], transcr. Chadia Messaoudi, rév. Chantal Brière et Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11591, page consultée le 01 mai 2026.
30 janvier [1844], mardi soir, 8 h.
Je n’ai pas voulu perdre une goutte de toi, mon adoré, à cause des deux vieilles
péronnelles1 qui étaient à la maison. Je me
suis mise à ma fenêtre, mon adoré, et je t’ai suivi du regard jusqu’à ce que tu aies
tourné le coin de ma rue. Pauvre ange, à peine t’ai-je eu perdu de vue que j’ai senti
ma joie s’envoler. Il me semblait que tu emportais ma vie avec toi. Cependant, mon
cher adoré, je venais de passer deux bien bonnes heures avec toi : peut-être était-ce
ces deux heures de bonheur ineffable qui rendaient ta disparition encore plus pénible.
Mais d’ailleurs je n’ai pas besoin d’expliquer ce phénomène qui se renouvelle chaque
fois que je te vois et que je te quitte.
Ainsi que je l’avais prévu ce matin
Mme Triger est
venue me donner des nouvelles de ma fille. Son mari n’y était allé qu’hier, ce qui
expliquait le retard de la lettre de Claire.
Du reste, Claire avait écrit à Mme Triger pour la prier d’empêcher son mari d’aller la voir,
sa visite devenant inutile à cause de l’incident survenu. La lettre et M. Triger se sont croisés parce que je n’ai pas la
chance d’échapper à aucun frais inutilea. Il lui a cependant ordonné de nouvelles pilulesb dont il attend merveille.
Je
t’aime, mon Victor adoré. J’ai été bien heureuse tantôt. Je t’attends avec impatience
pour t’en remercier à genoux.
Juliette
1 Juliette a reçu ce jour-là Mme Triger, la seconde péronnelle désigne peut-être Suzanne.
a « inutiles ».
b « pillulles ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’ennuie, et commence à se plaindre de voir Hugo moins souvent, sans savoir qu’il a entamé une liaison passionnée avec une autre femme.
- Début octobrePetit voyage avec Hugo.
