« 30 janvier 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 93 et 94], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.168, page consultée le 23 janvier 2026.
30 janvier [1843], lundi soir, 5 h. ½
Mon cher petit bien-aimé, vous avez beaucoup d’esprit, c’est ce qui fait que vous
vous tirez toujours à merveille de tous les mauvais pas, mais cela n’empêche pas que
vous ne soyez continuellement dans votre tort. Aujourd’hui, par exemple, vous auriez
dû, voyant le beau temps qu’il fait, me faire sortir, même par
force, si je n’avais pas été d’une aussi grande bonne volonté. Vous avez
préféré vous en tirer par une drôlerie au risque de me rendre très malade. Vous êtes
un scélérat et j’approuve les musiciens qui vous écorchent tout vif. Ils font très
bien et je ne leur viderai rien sur le nez. Ils peuvent
passer quand ils voudront deux à deux, seul ou en groupe, je leur crierai : bravo
et
merci, estimables musiciens. Donnez-moi des grands coups de cornes à toute cette
grande poésie, donnez-en même au grand poète, je vous le permets. Voilà ce que je
leur
dirai à ces braves musiciens car vous ne méritez pas qu’on vous protège contre ces
bœufs mélodieux. Je ne sais pas si vous comprendrez grand chose à mon style figuré, je crois que je n’y comprends rien moi-même. Tout ce
que je sais c’est que vous êtes un monstre, monseigneur et que je suis la plus
malheureuse des femmes. Voime, voime, témoin
l’outrage que vous m’avez fait cette nuit. Comment
voulez-[vous] après ça que je songe à me marier, hein ? Répondez
scélérat. En attendant baisez-moi derechef et en réitérant, je le veux, je l’exige
et
je vous l’ordonne.
Je suis très contente que tu aies enfin terminé l’histoire de
Guanhumara1, il était temps
d’ailleurs. Mais enfin la voilà finie et mieux que nous n’osions l’espérer il y a
huit
jours : quel bonheur !!!!!! Maintenant tu vas me donner mon laissez-passer pour que j’aille à la prochaine répétition. Ce ne sera pas
malheureux et il serait vraiment par trop drôle que je ne connusse pas la pièce avant
la représentation. D’ailleurs je veux voir par mesyeux jusqu’à quel point vous m’êtes fidèle. Voilà qui est
convenu. Ce soir, pas plus tard, vous me signerez mon permis de
circulation dans tout le théâtre. Ce sera aussi une occasion de sortir, ce qui
ne me fera pas de mal. Taisez-vous, obéissez, voilà tout ce que je vous demande.
Juliette
1 MmeMélingue est engagée pour jouer le rôle, après qu’il a été retiré à MlleMaxime et proposé à MlleFitz-James.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
