« 15 février 1840 » [source : BnF, Mss, NAF 16341, f. 164-165], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9033, page consultée le 01 mai 2026.
15 février [1840], samedi après-midi, 1 h.
Bonjour mon cher petit bien-aimé, bonjour mon adoré. J’espérais bien que tu viendrais cette nuit mais tu m’as passé devant le nez comme tous les bonheurs que je souhaite et qui ne m’arriventa pas. Je vais tout à l’heure copier les beaux vers1 que j’ai obtenus presque de force cette nuit et c’est certain que si je n’avais pas si fort et si longtemps insisté, non seulement je ne les aurais pas eusb mais encore je ne les aurais pas entendus ; il est bien triste pour moi de savoir que je suis moins privilégiée que le premier de tes amis. C’est une triste comparaison et qui m’amène rien moins que la preuve de ton refroidissement pour moi. Autrefois tu n’aurais pas lu à Boulanger des vers sur toi, c’est-à-dire tout ce qui peut me toucher le plus, tout ce que je peux comprendre le mieux, tout ce qui préoccupec mon cœur jour et nuit, tu ne les aurais pas lus, dis-je, avant de me les avoir donnés. Maintenant tu m’isolesd de ton génie comme de ta personne, je n’obtiens la faveur d’entendre de tes vers que quand le hasard te force à les écrire chez moi et que j’ai le courage de t’importuner jusqu’à ce que tu me les lisese absolument comme tu le ferais pour Mme Guérard ou Pierceau. En vérité c’est bien triste et bien amerf pour moi. Quand je pense qu’il y a d’admirables vers sur toi, sur ton enfance, que tout le monde connaît, dont on parle tous les jours et je n’en sais pas un mot et que c’est par hasard que j’ai appris leur existence. En vérité cela dégoûte de l’amour, de la fidélité et du dévouement. Je suis triste, triste et cependant tu m’as donnég des vers admirables mais… tu sais combien j’ai raison.
Juliette
1 Poèmes du recueil Les Rayons et les Ombres.
a « m’arrive ».
b « eu ».
c « préocupe ».
d « m’isole ».
e « lise ».
f « amère ».
g « donnés ».
« 15 février 1840 » [source : BnF, Mss, NAF 16341, f. 166-167], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9033, page consultée le 01 mai 2026.
15 février [1840], samedi soir, 5 h. ½
Je suis toujours triste de te quitter, mon adoré, il me semble toujours que
c’est ma vie et ma joie qui s’en vonta de moi. J’ai le cœur gros de ton absence, je souffre, je
suis malheureuse comme si je devais être un jour sans te voir.
J’ai
encore trouvé M. Desmousseaux chez
Mme Pierceau, il paraît que la pièce de Scribe est toujours accrochée. Du reste nous
avons très peu parlé, je n’étais pas en train et il est parti presque tout de
suite. Oui, mon cher bijou, si vous voulez vous faire pardonner votre mauvais
procédé envers moi, c’est de me donner le manuscrit des fameux vers de La maman
de papa1 sinon je serai triste et je
vous garderai rancune éternellement. Baisez-moi et ne lisez plus rien à
personne auparavant de me l’avoir lu à moi. L’admiration des autres ne doit
passer qu’après la MIENNE, du moins c’est ainsi que vous devriez le sentir si
vous m’aimiez seulement le quart de ce que je vous aime, vieux vilain. Je vous
écris à la lueur d’un clair de lune magnifique : j’aimerais mieux vous baiser
et la regarder avec vous à travers les branches d’arbres des Champs-Élysées,
mais vous ne me comprenez plus dans vos promenades à présent. Moins vous me
voyez et moins vous voulez me voir. Moi, c’est tout le contraire parce que je
vous aime.
Juliette
1 A élucider.
a « va ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent sur les bords du Rhin.
- JanvierHugo devient président de la Société des Gens de Lettres.
- MaiLes Rayons et les ombres.
- Mai-aoûtVillégiature à Saint-Prix.
- 11 juinSa sœur Renée épouse Louis Koch (né en 1801).
- 29 août-1er novembreVoyage sur les bords du Rhin et dans la vallée du Neckar.
