« 24 juillet 1851 » [source : BnF, Mss NAF 16369, f. 141-142], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.883, page consultée le 01 mai 2026.
24 juillet 1851, jeudi matin, 7 h. ½
onjour, mon bien bien aimé, bien aimé, bien aimé, bonjour. Repose-toi, mon pauvre bien-aimé, car tu vas avoir encore une secousse à supporter le jour où ton Charles entrera dans cette odieuse prison. Quel dommage que les substitutions ne soient pas possibles et qu’on n’admette pas de remplaçant, encore mieux de remplaçante, avec quel bonheur j’aurais pris la place de ce beau garçon sous les hideux verroua. Quel regret pour moi de ne pouvoir vous être bonne à rien qu’à vous aimer tous. Quel supplice de ne pouvoir pas faire de ses forces, de son cœur et de son âme l’usage qu’on en voudrait faire pour protéger et garantir ceux qu’on aime contre tous les maux, tous les chagrins, toutes les persécutions et toutes les infamies. Avec quel dévouement, avec quelle joie, avec quel bonheur, avec quel amour je veillerais sur vous tous nuit et jour, mes pauvres sublimes bien-aimés. Malheureusement je suis la plus impuissante et la plus inutile des femmes et ne peux rien pour ceux pour lesquels je voudrais être tout. C’est bien injuste et j’en suis souvent bien humiliée et bien contristée dans l’âme. Mais à quoi sert ce rabâchage inutile, mon pauvre bien-aimé ? À quoi bon te parler de mon dévouement passif quand j’ai le cœur plein de reconnaissance pour ton ineffable bonté, quand l’admiration et l’adoration me débordent ? Quand je suis tout confiance, tout espoir et tout amour ? Quand je voudrais baiser tes pieds, quand je voudrais te donner toute ma vie dans un baiser.
Juliette
a « verroux ».
« 24 juillet 1851 » [source : BnF, Mss NAF 16369, f. 143-144], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.883, page consultée le 01 mai 2026.
24 juillet 1851, jeudi matin, 11 h.
Toujours cet horrible temps, mon pauvre petit homme. Toujours la pluie et le vent.
Heureusement que tu résistes à toutes ces mauvaises influences et à tous les
surcroîtsa de fatigue
qui se multiplient tous les jours pour toi. Ta gorge va mieux et M. Cabarrus espère, est sûr,
ce qui vaut mieux, que tu seras entièrement guéri d’ici à l’hiver. Cette bonne
nouvelle m’est entrée hier si avant dans le cœur qu’elle en a fait sortir du même
coup
toutes les douloureuses inquiétudes qui s’y étaient logées depuis trop longtemps.
Toi
guéri, mon doux bien-aimé, toi heureux, toi admiré, toi puissant, toi vénéré, toi
m’aimant c’est mon rêve étoilé dans lequel je marcherai vivante1 dès que tu ne souffriras
plus du tout. Tâche que ce soit bientôt. Soigne-toi, sois prudent et pense souvent
à
moi, mon âme.
Il n’est pas probable que tu trouves le temps d’aller à l’Académie
aujourd’hui. Mon grand petit homme, ce sera beaucoup si tu peux aller à la Chambre
et
y aller avec moi à cause de tout ce que tu as à faire avec ton Charles aujourd’hui. Je m’y attends et je me résigne
d’avance en pensant que c’est dans l’intérêt de ce cher enfant. Et pour que mon
sacrifice soit moins pénible je t’aime, je t’aime, je t’aime, je t’aime.
Juliette
1 Réplique de Ruy Blas dans la pièce du même nom, acte III, scène 4 : « Donc je marche vivant dans mon rêve étoilé ! »
a « tous les surcroits ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle apprend la liaison de Hugo avec Léonie Biard (qui dure depuis 7 ans), et le sauve quand il est recherché par la police après le coup d’État.
- 1851Hugo visite les caves de Lille.
- 11 juinCharles Hugo, défendu par son père en cour d’assises, condamné à six mois de prison pour un article contre la peine de mort.
- 28 juinJuliette Drouet reçoit le paquet des lettres d’amour de Hugo à Léonie Biard, que celle-ci lui envoie pour l’informer de leur liaison.
- 17 juilletDiscours de Hugo contre la révision de la constitution.
- 15 septembreFrançois-Victor et Paul Meurice condamnés à neuf mois de prison pour avoir réclamé dans un article le droit d’asile pour les proscrits.
- 21-23 octobreExcursion vers Melun et Fontainebleau.
- 26-27 octobreAutre excursion.
- 2 décembreCoup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte. Hugo est l’un des sept membres du Comité de résistance.
- 11 décembreHugo part en exil, et passe la frontière belge avec un passeport au nom de Lanvin, ami de Juliette Drouet.
- 13 décembreJuliette Drouet rejoint Hugo à Bruxelles en emportant la malle aux manuscrits.
