30 avril 1836

« 30 avril 1836 » [source : BnF, Mss, NAF 16326, f. 362-363], transcr. André Maget, rév. Guy Rosa, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2184, page consultée le 25 janvier 2026.

Bonjour mon cher adoré, bonjour. Je t’aime. Je voudrais avoir tes pauvres yeux malades pour les guérir à forces de baisers. Je voudrais tenir votre jolie petite oreille grecque pour la remplir des mots les plus doux et des noms les [plus] charmants sous lesquels je vous désigne. Je voudrais avoir votre belle bouche orgueilleuse de ses trente-deux perles d’orient pour la remplir d’amour jusqu’au cœur. Enfin, je voudrais avoir votre beau corps tout entier pour le couvrir de caresses.
Il a l’air de faire bien beau ce matin, ça fait que tu pourras errer à ton aise sans craindre ni le froid, ni l’obscurité, ni le vent pour tes chers petits yeux.
J’ai eu d’affreuses crampes ce matin et que j’ai encore à présent. Heureusement que le médecin vient demain et qu’il me dira son avis.
Bonjour toi, m’aimes-tu ? Penses-tu un peu à moi ? Comprends-tu que tu m’es nécessaire pour vivre ? Non pas pour manger du pain et de la viande mais pour vivre, pour respirer, pour penser et pour sentir ?
Chaque fois que tu entres à la maison mon cœur se précipite au-devant de toi pour en recevoir de l’amour, mais soit jalousie, soit maladresse, soit réalité, je trouve souvent l’accueil le plus glacé, le reproche le plus injuste à la place des baisers et des tendresses que j’attendais. Si je me trompe tant mieux, je ne t’en aime que plus ! Si je ne me trompe pas, tant pis pour moi car je ne t’en aime pas moins.

J.


« 30 avril 1836 » [source : BnF, Mss, NAF 16326, f. 364-365], transcr. André Maget, rév. Guy Rosa, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2184, page consultée le 25 janvier 2026.

Cher petit homme bien aimé, vous n’avez fait que de bien courtes apparitions chez votre pauvre Juju aujourd’hui. Vous seriez fièrement bien avisé et bien gentil si vous laissiez de côté pour ce soir tous vos travaux pour venir vous délasser un peu auprès de votre vieille infirme. Je vous promets que vous y seriez traité à Toto que veux-tu ?
Je ne me sens pas le moindre mal dans ce moment-ci. Je n’ai que de l’amour, rien que de l’amour, mais de l’amour ardent, de l’amour de cœur à cœur, de bouche à bouche.
Pauvre cher ange, tu parais si triste et si accablé par la contrariété de n’avoir pas de théâtre pour produire quelque autre chef-d’œuvre1 que je cherche dans ma tête le moyen à employer pour te sortir d’embarras. Ta liberté vis-à-vis de moi t’est renduea depuis le moment où j’ai compris que je nuisais à tes intérêts. Depuis je ne l’ai pas reprise. Je suis prête à présent, comme je le serai toujours, à faire passer tes intérêts avant les miens, qui sont autrement importants pour ta famille que l’avenir plus qu’incertain d’une misérable HISTRIONNE. Ainsi, mon cher adoré, si tu vois jour à te hasarder n’importe auquel des deux théâtres2, fais-le sans hésiter, je te saurai bon gré de prendre loyalement la permission que je te donne de traiter tes affaires à part les miennes qui viendront plus tard quand le moment sera plus opportun.
Je t’aime, mon Victor chéri, je t’aime de toutes mes forces, je t’aime de toute mon âme et je t’aimerai toujours ainsi, jusqu’à parfaite extinction de mon corps et de mon esprit. Mille baisers à toi.

Juliette


Notes

1 Hugo y parviendra en 1838, avec la création du Théâtre de la Renaissance, inauguré avec Ruy Blas.

2 Quels sont ces deux théâtres ? La Porte-Saint-Antoine, où Juliette a refusé un engagement ? La Porte-Saint-Martin, où a été jouée Lucrèce Borgia ? La Comédie-Française, où elle a été engagée en 1834, sans être jamais distribuée, et où Angelo tyran de Padoue vient d’être repris ?

Notes manuscriptologiques

a « t’es rendu ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle refuse un engagement à la Porte-Saint-Antoine. Hugo l’emmène en voyage en Normandie et en Bretagne, où elle revoit Fougères, sa ville natale.

  • JanvierElle refuse un engagement au Théâtre de la Porte-Saint-Antoine.
  • 8 marsElle emménage au 14 rue Sainte-Anastase.
  • 23 marsHugo donne une mèche de ses cheveux à Juliette.
  • 26 marsReprise d’Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française. Marie Dorval joue la Tisbe, Mlle Volnys joue Catarina.
  • 15 juin-21 juilletVoyage avec Hugo en Normandie. Le 22 juin, étape à Fougères où elle n’était pas revenue depuis l’enfance.
  • 14 novembreLa Esmeralda à l’Opéra (musique de Louise Bertin, fille de Bertin aîné, sur un livret de Hugo).
  • 8 décembreMort en bas âge de son neveu Michel-Ernest Koch.