« 30 juillet 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16360, f. 89-90], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12036, page consultée le 01 mai 2026.
30 juillet [1845], mercredi matin, 8 h. ¾
Bonjour, bien-aimé, bonjour, ma vie, comment te trouves-tu ce matin ? Pourvu que cette imprudence préméditée n’ait pas de fâcheux résultat. Pourvu que ce jeune médecin t’ait ordonné un bon remède. Je trouve que tu as été bien confiant et bien imprudent, fasse le bon Dieu que tu ne t’en aperçoivesa pas déjà car je ne sais pas ce que je deviendrai dans le cas où ton indisposition s’aggraveraitb. Je t’ai promis d’avoir du courage, mon Victor adoré, mais le moyen que je tienne ma promesse, c’est que tu sois guéri d’ici à ce soir. Mon Victor aimé, ma vie, mon âme, tout ce que j’ai de plus cher et de plus sacré, ne fais pas de nouvelles imprudences, je t’en conjure au nom de ma raison et de ma vie. Comment tu sens-tu ce matin ? Est-on déjà monté chez toi ? Pourvu que tu aies pensé de dire à ta portière de prévenir Étienne qu’il ait à monterc auprès de toi ? S’il faut que tu descendes encore, cela peut te faire beaucoup de mal. Mon Dieu, quel supplice de sentir en soi tant de dévouement, d’amour et d’adoration et de ne pouvoir pas en faire usage. Je ne sais pas ce que le bon Dieu me garde dans l’autre monde – mais je sais que dans celui-ci je suis éprouvée continuellement dans ce que j’ai de plus sensible. Pauvre ami, la voiture et le froid de la nuit, tes cinq étages à monter, tout cela a pu te faire beaucoup de mal. Comment es-tu ce matin ? À quelle heure doit venir ce médecin ? J’avais presque envied d’envoyer chez M. Louis, venant de ta part, un commissionnaire pour lui dire d’aller te voir tout de suite. Je me suis retenue dans la crainte de te déplaire et surtout dans l’espoir que le bon Dieu aura eu pitié de toi et de moi et qu’il aura changé en remèdes salutaires toutes les imprudences que nous avons commises hier. En attendant, je suis dans une inquiétude que je ne peux pas calmer. Je me dis tout ce qui peut me rassurer. Mais cela ne me rassure pas, au contraire. Toutes les raisons que je me donne ne résistent pas{« ne résiste pas »} à la seule possibilité que tu peux être plus souffrant qu’hier. Mon Dieu, mon Dieu que c’est long un jour quand on attend une nouvelle qui doit vous rendre la tranquillité ou vous mettre au désespoir. J’en fais la douloureuse expérience depuis que tu m’as quittée. Je donnerais une année de ma vie pour être à ce soir et savoir que tu es guéri. Oh ! je donnerais bien plus que ça, mon Dieu. Ce n’est pas de vivre longtemps que je désire, c’est de te savoir heureux et bien portant tout le temps que j’ai à vivre. Voilà ce que je désire et ce que je demande tous les jours au bon Dieu dans mes prières. Pauvre aimé, comment vas-tu ? Qui est-ce qui est auprès de toi dans ce moment-ci ? Quand recevrai-je de tes chères nouvelles si impatiemment attendues et si ardemment désirées ? Mon Victor adoré, je t’aime, je te bénis, je t’adore. Je voudrais pouvoir donner ma vie pour t’empêcher de souffrir un jour.
Juliette
a « tu t’en aperçoive ».
b « s’agraverait ».
c « à monté ».
d « presqu’envie ».
« 30 juillet 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16360, f. 91-92], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12036, page consultée le 01 mai 2026.
30 juillet [1845], mercredi après-midi, 3 h.
Mon aimé, mon doux aimé, mon enfant, ô oui, mon enfant, car il me semble
souvent que je t’ai fait de mon sang et de mon âme, j’ai de tes chères
nouvelles ! Je peux respirer ! Je ne te verrai pas mais je sais que tu
vas mieux et que notre coup de tête d’hier
était une chose raisonnable et qu’il n’y a
aucun danger à l’avoir fait. Je ne te verrai pas pendant deux jours,
c’est-à-dire deux siècles, mais j’ai l’espoir que tu seras guéri au bout
de ces deux mortelles journées. Merci, mon Dieu, vous êtes bon, vous
avez eu pitié de moi, merci à genoux. J’ai confiance en toi, j’espère
que tu me dis bien toute la vérité et que tu vas vraiment très bien. Ô
mon aimé, mon Victor adoré, il ne faudrait pas me tromper par une pitié
mal entendue, car je n’aurais plus de confiance jamais en ce que tu
dirais pour me rassurer. Tu es descendu dans ta chambre, tant mieux, car
je ne pouvais pas supporter l’idée de te savoir si loin de tout secours.
Je suis plus tranquille, je dirai même que je suis heureuse de te savoir
entouré de soin, de tendresse et de sollicitude. Je t’aime trop pour
être jalouse. Je sens que je baiserais les pieds de tous ceux qui
contribueront à ta prompte guérison.
Ta lettre1, je l’ai là, sous la
main. Je la caresse, je la baise, je la dévore des yeux et du cœur. Il
n’y a que toi, mon sublime bien-aimé, pour trouver la force d’écrire des
choses aussi douces, aussi tendres et aussi ravissantes malgré la
souffrance. Là où les autres hommes seraient moroses et indifférents, tu
es charmant et ineffablement bon et tendre. Je le sens jusque dans le
fond de mon âme, mais il me faudrait ta ravissante petite bouche pour
l’exprimer. Pour moi, je ne sais que te dire, tout bonnement que je
t’aime plus que ma vie.
Juliette
1 Cette lettre de Victor Hugo à Juliette Drouet, à notre connaissance, n’a pas été conservée.
« 30 juillet 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16360, f. 93-94], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12036, page consultée le 01 mai 2026.
30 juillet [1845], mercredi soir, 7 h.
Tu me dis de t’écrire, mon doux bien-aimé, c’est une recommandation dont
je n’ai pas besoin, je t’assure, car si je n’écoutais que mon penchant,
si je ne pensais pas à tes beaux yeux, si je ne savais pas combien ton
temps est pris par des choses sérieuses, je te gribouillerais depuis le
matin jusqu’au soir. Il me faut bien raisonner pour ne pas t’accabler de
mes élucubrations toute la journée. Mais, ce que je ne fais pas avec la
plume, je le fais avec la pensée et le cœur. Je t’écris de l’âme des
lettres bien passionnées, bien tendres, bien longues et bien amoureuses
depuis un bout de la journée jusqu’à l’autre. Cela me satisfait presque
autanta et
cela épargne tes pauvres beaux yeux.
Cher adoré, tu vas mieux, tu
me le dis, je te crois. Tu ne voudrais pas me tromper même dans
l’intention de me rassurer, n’est-ce pas mon adoré ? Aussi je te crois,
mais, hélas ! je ne te verrai pas ce soir, pas demain, c’est effrayant.
Cependant je ne désire pas que tu fassesb d’imprudence. Oh ! non, je ne le veux pas. Je
saurai avoir du courage. Cela me sera peut-être possible maintenant que
je sais que tu vas mieux. Soigne-toi, mon aimé, mon adoré, mon Toto
béni. Ne retarde pas par ta faute le moment si attendu et si désiré où
je dois te voir. Pense à moi, plains-moi et aime-moi. De mon côté je ne
pense qu’à toi, je t’aime à l’adoration et je donnerais ma vie pour
t’empêcher de souffrir une minute. Bonsoir, mon ange, c’est l’heure de
dormir pour un cher petit malade. Bonsoir, dors bien, rêve de moi, je
t’adore.
Juliette
a « presqu’autant ».
b « tu fasse ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
