« 21 mai 1836 » [source : BnF, Mss, NAF 16327, f. 73-74], transcr. Isabelle Korda, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2356, page consultée le 02 mai 2026.
21 mai [1836], samedi 5 h. du soir.
Chère chère âme, c’est à mon tour à me souhaiter ma fête1. Sais-tu ce que je me souhaite, à
moi ? C’est d’être toujours aiméea de
toi, c’est de passer ma longue vie à t’adorer et à te bénir.
Pauvre cher
bien-aimé, depuis hier, tu m’as donné bien du bonheur. Je n’en excepte ni l’or ni l’argent car ce sont autant de rayons de tes yeux qui
ont pris cette forme et à ce titre ce sont de bien beaux et de bien précieux bijoux
et
dont je ne me séparerai que pour une cause sainte et sacrée pour notre amour.
Cher bien-aimé, j’ai réservé toutes mes joies pour ce soir entre
nous. Mais en attendant, j’accumule dans le fond de mon cœur des trésors
d’amour et de volupté que je répandrai sur tes cheveux, sur tes yeux, sur ta bouche,
sur tes pieds. Que je t’aime, mon Victor adoré, que je t’aime ! Mon âme se multiplie
au feu de mon amour comme un arbre multiplie ses feuilles pour les rayons du soleil.
Je voudrais te dire tout ce qui se passe de merveilleux en moi chaque fois que mes
yeux rencontrent les tiens, ce qui [passe ?] d’ineffable dans mon cœur
chaque fois que ma pensée se fixe sur ton souvenir. Mais moi je suis comme l’arbre
qui
porte les fruits, je ne me charge pas d’expliquer ce que je ne sens pas plus qu’il ne se charge de manger ses
fruits. Je vous laisse à vous, mon poète à la parole
d’or, le soin de dire ce que je sens.
Dites donc, mon petit homme, nous
sommes joliment [calés ?] à présent. phame. Nous avons joliment une bonne petite réserve en cas de famine. Notre petit grenier d’abondance est bien garni. Ah, ça
mais je compte sur vous pour ce soir, que même que je ne vais rien manger du tout,
me
réservant pour ce soir pas de bonne fête où [illis.] n’est pas. Pas de bon repas où Bacchus n’est pas. [Aussi ?] je vous attends
pour compléter [illis.] fameuse journée du 21 mai 1836. En
attendant, je vais amasser bien de la faim et bien de l’amour. De votre côté, ayez
bien de l’appétit. Nous ferons un délicieux petit souper. Peut-être aussi aurai-je
le
bonheur de te voir bientôt, tu sais d’ailleurs que Mme Lanvin et ma fille s’en vont à
7 h. ½ au plus tard. Aussi, tâche de venir, que je te voie, mon âme.
Juliette
1 Hugo a souhaité sa fête à Juliette le 21 mai, comme à son habitude, la veille de la Sainte-Julie.
a « aimé ».
« 21 mai 1836 » [source : BnF, Mss, NAF 16327, f. 75-76], transcr. Isabelle Korda, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2356, page consultée le 02 mai 2026.
21 mai [1836], samedi soir, 8 h. ½
Vous voyez, mon cher adoré, que je vous fais généreusement les honneurs de votre
grand papier. Vous avez été bien bon et bien gentil en venant me montrer le petit
bout
de votre nez ce soir ; ça fait que je suis moins triste que je l’aurais été si je
ne
vous avais pas vu du tout. Je nous fais préparer un bon
petit souper que vous aurez la bonté de manger à belles dents. Moi, je mangerai comme
je pourrai à cause des machines broyantes que j’ai le malheur d’avoir en très mauvais
état. Mais vous, mon amour, vous êtes beau depuis les pieds jusqu’à la tête. [illis.]
compte là-dedans dont je me fais une idée pareille à celle que j’ai du soleil et des
étoiles, mais je ne veux pas vous dire trop vos véritésa parce que vous en abuserez auprès des belles, mon infidèle et
je serai forcée de vous donner une immense quantité de coups de couteau, ce qui
détériorerait un peu votre joli petit corps blanc.
Dis donc, mon petit homme
chéri, j’espère que tu daigneras porter l’anneau d’or que je
t’ai donné depuis si longtemps. Tu m’affligerais vraiment si
tu t’y refusais. Tâche de trouver une raison quelconque pour motiver sa possession.
Et
puis vous aurez un petit cachet à votre image, un griffon convient à merveille à un griffonnier.
Je regarde la pendule. Je voudrais la hâter pour te faire
arriver plus vite. J’ai tant de choses à te dire et j’ai si
peu de choses à t’écrire car j’ai de l’amour plein mon cœur
et de l’esprit plein votre tête, c’est ce qui fait que votre
fille est muette1. Et
puis je voudrais savoir où vous alliez si triomphant ce soir, il me semblait que vous
étiez encore plus astre ce soir qu’à l’ordinaire et j’en ai conçub une petite espèce de jalousie pas
plus grande que çac.
Aussi je ne
serai pas fâchée de vous retenir encore une fois pour vous demander compte sur
l’emploi de cette soirée.
Chère âme, il me semble que c’est aujourd’hui ta fête à
toi. Je n’ai pas coutume de me réjouir autant [pour ?] la mienne. C’est
donc par toi et à cause de toi que je suis heureuse. C’est par conséquent la fête
de
ta noble conduite depuis un mois. Hum, je dis mal ce que je veux dire, mais ce que
je
sens est pourtant bien charmant. Enfin, il faut que nous en prenions notre parti tous
les deux et que tu traduises du mot : je t’aime tout ce que
la langue humaine contient de plus doux et de plus ravissant parce que c’est tout
ce
que je sens.
Juliette
1 Citation d’une célèbre réplique du Médecin malgré lui de Molière, concluant une fausse explication alambiquée.
a « véritées ».
b « conscu ».
c Un petit trait suit, courant jusqu’au bout de la ligne.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle refuse un engagement à la Porte-Saint-Antoine. Hugo l’emmène en voyage en Normandie et en Bretagne, où elle revoit Fougères, sa ville natale.
- JanvierElle refuse un engagement au Théâtre de la Porte-Saint-Antoine.
- 8 marsElle emménage au 14 rue Sainte-Anastase.
- 23 marsHugo donne une mèche de ses cheveux à Juliette.
- 26 marsReprise d’Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française. Marie Dorval joue la Tisbe, Mlle Volnys joue Catarina.
- 15 juin-21 juilletVoyage avec Hugo en Normandie. Le 22 juin, étape à Fougères où elle n’était pas revenue depuis l’enfance.
- 14 novembreLa Esmeralda à l’Opéra (musique de Louise Bertin, fille de Bertin aîné, sur un livret de Hugo).
- 8 décembreMort en bas âge de son neveu Michel-Ernest Koch.
