« 19 mars 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 225-226], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8527, page consultée le 01 mai 2026.
Bruxelles, 19 mars 1852, vendredi matin 9 h.
Bonjour, vous, bonjour, toi, bonjour tout et bien autre chose, bonjour. Vous le
voulez absolument donc. Eh ! bien, soyez puni par où vous péchez, mais ne venez pas
vous plaindre à moi quand cela vous ennuiera car je serai sans pitié ! Et loin de
m’abstenir de gribouillis, de stupidités, de niaiseries et de tendresses, je vous
en
accablerai. Ce sera bien fait et vous n’aurez que ce que vous méritez.
Maintenant cela ne m’empêchera pas de vous demander un tout petit bout d’explication
sur votre soirée d’hier et du temps qu’elle a duré. Si je dois en croire ma déception
elle a dû se prolonger bien au-delà de minuit puisque vous n’êtes pas venu malgré
la
latitude que vous aviez jusqu’à cette heure-là. Je me suis donc couchée assez penaude
de toute façon car, outre le regret de ne pas vous voir, j’avais perdu neuf sous à
vive l’amour. Jeu symbolique auquel je ne gagne jamais pas plus en chair qu’en os
et
en fiche. Les Yvan qui étaient venus à neuf
heures s’en sont allés à minuit moins un quart. J’oublie le comte de MELANO qu’Yvan appelle de MELANI qui est venu
égayer notre CERCLE de sa grêle, de son strabisme, de ses formidables moustaches et
de
ses airs plus tannantsa que tannés,
ce qui n’empêche pas les pauvres Luthereau
d’être en extase devant ce mélomane aventurier. Du reste aucun incident digne de
remarque après celui-ci n’est venu faire diversion à l’ennui de votre absence.
Décidément j’éprouve le besoin de faire le bonheur d’un jeune
homme obscur et ignoré qui m’en sera très reconnaissant, plutôt que de poser en
victime pour un grand scélérat aussi célèbre par ses crimes que par ses bonnes
fortunes. Taisez-vous et venez me dire tout de suite ce qui vous a empêché de venir
me
revoir hier au soir.
Juliette
a « tannant ».
« 19 mars 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 227-228], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8527, page consultée le 01 mai 2026.
Bruxelles, 19 mars 1852, vendredi matin 11 h.
Je sais que vous étiez encore au lit à neuf heures, mon cher petit paresseux, ce qui
s’explique par votre longue soirée d’hier dans laquelle vous avez peut-être pris des
plaisirs très fatigants. Vous me direz cela de fond en comble tantôt je l’espère.
En
attendant, j’ai reçu une seconde lettre de ces pauvres Montferrier qui sont tout à fait à la côte1 à ce qu’il paraît. Le mari dit qu’il serait très
possible qu’ils vinssent bientôt nous retrouver à Bruxelles. Autant cette possibilité
me serait agréable si ce déplacement était volontaire et pour leur plaisir, autant
il
m’attriste et m’inquiète pour eux. Après cela j’espère que parmi toutes les choses
qu’ils ont en train, il y en aura au moins une qui leur réussira assez à temps pour
les tirer des plus pressants besoins. Mais c’est égal, je suis bien contristée de
cette position, car ce sont de bien bonnes gens dont le seul tort est d’être trop
généreux et trop imprévoyants. Un jour viendra, je l’espère, où nous pourrons rendre
à
ces braves gens un service efficace en reconnaissance de celui qu’ils nous ont rendu.
Mais d’ici-là, nous ne pouvons, Dieu nous en est témoin, que les plaindre stérilement.
Il fait bien beau aujourd’hui, mon Victor. Est-ce que tu n’as pas quelque
commission à faire dans la banlieue ? Quant à moi il m’est impossible de me décider
à
sortir sans toi-même avec cet excellent M. Luthereau même avec le prétexte des Yvan. Je ne peux pas prendre sur moi
de sortir de cette petite chambre toute remplie de toi, où je t’attends, où je
t’espère, où je t’adore. Autant je suis heureuse avec toi quand nous sortons, autant
je suis triste et malheureuse quand je suis seule. Mes poumons au lieu de se dilater
se contractent et au lieu de respirer avec bonheur l’air pur du printemps je m’absorbe
dans une profonde tristesse que tout augmente et que rien ne peut distraire. Cher
adoré bien-aimé, tâche de venir de bonne heure. Oh, si tu pouvais dîner avec moi
aujourd’hui. Mais cela n’est pas probable et je serais une folle de l’espérer.
Juliette
1 À la côte : à court d’argent.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
