4 mai 1850

« 4 mai 1850 » [source : MVH, α 8373], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d10372e332, page consultée le 01 mai 2026.

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Bonjour, mon petit bien-aimé, bonjour, mon tout adoré, bonjour. Il est donc dit que je n’attraperai jamais un pauvre petit jour de congé ? Les jours de fête1, pour tout le monde, sont les jours les plus tristes et les plus ennuyeuxa pour moi. J’avais d’abord eu le projet d’aller dîner chez nos cousins2, au risque d’y mener ma marmaille si elle venait, mais je me sens si mal disposée et si triste ce matin que je viens d’envoyer Suzanne avec un mot prévenir que je n’irai pas. C’est bien le moins qu’en échange de leur bonne chèreb et de leursc bonnes grâces je ne leur porte pas ma maussaderie et mon chagrin. Je resterai chez moi et je l’espère tout à fait seule car si les petites filles ne viennent pas je renverraidSuzanne voir le feu d’artifice aussitôt après mon dîner. Voilà, mon adoré, comment je passerai la fête de la République. Ce n’est pas une raison, mon pauvre amour, pour que tu ne prennes pas un peu de repos et de plaisir de ton côté. Si tu m’aimes et si tu me regrettes un peu tu as le droit d’être heureux et je veux que tu le sois. Pauvre adoré, c’est bien le moins que tu prennes de temps en temps un peu de loisir et de bonheur en échange de toutes les journées fastidieuses consacrées à la politique et de toutes les nuits de travail. Amuse-toi, mon bien-aimé, pense à moi et sois-moi bien fidèle. Je t’adore,

Juliette


Notes

1 Le 4 mai est le jour de la « Fête anniversaire de la proclamation de la République par l’Assemblée ». Le président Louis-Napoléon Bonaparte va s’employer rapidement à l’affaiblir.

2 M. et Mme de Montferrier.

Notes manuscriptologiques

a « ennuieux », orthographe ancienne.

b « chaire ».

c « leur ».

d « renverai ».


« 4 mai 1850 » [source : Collection particulière], transcr. Jean-Marc Gomis, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d10372e332, page consultée le 01 mai 2026.

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Je n’ai pas voulu t’écrire, mon adoré petit homme, avant d’avoir retrouvé la lettre de Lamartine. C’est fait. Mais je m’en veux beaucoup de n’avoir pas pensé plus tôt à la chambre où elle était. Tu l’aurais depuis trois mois. Enfin la voilà. Dieu merci. À part le choix des expressions, cette lettre exprime toute ma pensée sur toi du premier moment où je t’ai aimé. Je le dis sans fatuité car tu dois reconnaître que c’est vrai. Il m’est arrivé bien souvent de te dire dans mon petit breton mélangé de jargon parisien : – « Être académicien, pair, ministre, qu’est-ce que c’est que tout cela pour celui que le bon Dieu a fait Toto ? – » La supériorité en amour vaut la supériorité en intelligence, comme tu vois, elle regarde les choses du même œil. Si je vous parais très forte en me comparant à Lamartine c’est que vous ne savez pas combien je vous aime. Taisez-vous et laissez-vous aimer et admirer à notre manière. Est-ce que je ne te verrai pas encore aujourd’hui, mon Toto bien aimé ? Ce sera bien triste. Tâche de venir tout à l’heure l’instant seulement de baigner tes yeux cela suffit pour me donner un éclair de joie et de bonheur.

Juliette


« 4 mai 1850 » [source : MVH, α 8374], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d10372e332, page consultée le 01 mai 2026.

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Tu m’as promis de venir à midi, mon bien-aimé, j’espère que tu ne l’oublieras pas et que tu ne me rogneras pas sur les deux pauvres petites heures que tu m’as promises une seule minute. J’y compte et je me fais une petite fête intérieure plus belle et moins dispendieuse que celle de la République. Tâche de ne pas souffler sur mes lampions et de ne pas éteindre par ton absence le bonheur que j’allume par anticipation. Tâche aussi, mon petit homme, de faire un bon dîner, de t’amuser beaucoup chez Robelin et de m’être bien fidèle. C’est le moyen que je sois moins malheureuse ce soir. La pensée que tu es heureux et que tu m’aimes suffira pour m’ôter toute l’amertume de ton absence et tout le regret que j’ai encore de mon guignon d’hier. Vraiment, mon adoré, tu ne sauras jamais combien j’ai été contristée hier de ma malencontreuse inspiration. Si j’avais osé j’aurais pleuré comme un veau tout le reste de la journée. Il n’a fallu rien [de] moins que la présence d’Émilie1 et la nécessité de la piloter à travers Paris pour m’empêcher de me livrer à d’affreux cris et à des torrents de larmes. Je crois que c’est le reste de cet orage d’hier qui me pèse sur le cœur encore et qui m’ôte tout désir de voir personne autre que toi. Tâche de venir de bonne heure mon adoré bien-aimé car je t’attends avec une bien tendre et bien vive impatience.

Juliette


Notes

1 Probablement Mme de Montferrier .

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle

  • 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
  • 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
  • 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
  • 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
  • 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
  • 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.