« 25 avril 1847 » [source : MVH, α 7889], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2098, page consultée le 09 mai 2026.
25 avril [1847], dimanche, 9 h. ¾
Je suis toute confuse, mon pauvre bien-aimé adoré, de l’accueil que je
t’ai fait cette nuit, comme si c’était de ma faute. Je m’en veux de n’avoir pas eu
la
force de secouer cet effroyable malaise qui m’opprimait et m’aplatissaita dans mon lit comme une bête.
Pourtant Dieu sait que ce n’était pas l’envie qui me manquait. Aujourd’hui, je ne
sais
pas ce que cela deviendra mais j’ai un mal de tête effroyable. Mais aujourd’hui j’ai
mon temps à moi et je peux me passer la fantaisie de souffrir sans en punir mon cœur,
tandis que cette nuit ce n’était pas comme cela. Enfin on ne choisit pas ces moments,
car sans cela je garderais toute ma santé et toute ma liberté de corps et d’esprit
pour quand tu es là. À propos de liberté de corps cette
phrase sent furieusement la jargonnerie. Je vous prie de ne pas l’interpréter ainsi
parce que cela n’est pas le sens propre que j’ai voulu lui donner.
Vous voyez
que votre vilain papier ne me fait pas peur et que je le gribouille avec la même
facilité que s’il était pur vélin. Attrapéb ! Mon style est trop au-dessus de
ces mesquines délicatesses pour en être influencé. Ce n’est pas comme vous à qui il
faut des tas de choses et même un secrétaire pour écrire le
moindre billet. Taisez-vous et rougissez mais baisez-moi et aimez-moi.
Juliette
a « applatissait ».
b « attrappé ».
« 25 avril 1847 » [source : MVH, α 7890], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2098, page consultée le 09 mai 2026.
25 avril [1847], dimanche après-midi, 2 h.
Quel beau temps, mon petit homme adoré, et quel dommage que nous ne puissions pas
courir les monts et la plaine bras dessus, bras dessous. Cela me serait pourtant bien
agréable. Hélas ce n’est pas pour nous que le soleil reluit, pour moi du moins. Mais
je ne veux pas être grognon et je renfonce ma tristesse tout au fond.
Eulalie est venue ce matin cherchera sa cathédrale1. En même temps je me
suis informée à elle de la fête de la Chandeleur. C’est bien
la purification de la Vierge, elle a lieu le 2 février et voici ce que dit Mathieu Laensberg à ce sujet :
que le soleil luise ou hiberne………… l’ours rentre dans sa caverne2, ce
qui fait qu’on a pendant six semaines un froid de loup. Tu vois que je n’oublie pas
de
faire tes commissions. Hier j’ai écrit ce que je sais sur les boîtes3.
Deux heures ¾ interrompue par Clémentine et Toto……b
Quelle nécessité d’aller à cette commission ? Il n’y en a pas d’autre évidemment que
de m’éviter et de rester avec moi le moins possible. C’est clair comme le jour. Aussi
soyez tranquille je ficherai mon campc
si loin que vous aurez de bonnes jambes si vous me rattrapezd. Taisez-vous barbare homme vilain
monstre.
Je n’aurais pas mieux demandé que de garder Clémentine à dîner mais
cela n’est plus possible depuis qu’elle est dans cette maison. J’en suis réduite à
voir tourner mon ombre sur les pieds sans un pauvre être qui s’intéresse à moi. Pardon
mon Victore cette injuste et amère plaisanterie. Je reconnais que je n’ai pas le
droit de me plaindre si tu m’aimes, ce que j’espère de toutes mes forces et je crois
de tout mon cœur.
Juliette
1 On peut présumer qu’il s’agit d’un dessin de Victor Hugo.
2 Mathieu Laensberg est l’auteur présumé du très populaire Almanach de
Liège, constamment réédité depuis le XVIIe siècle et somme de superstitions et croyances astrologiques, astronomiques
et médicales. Cette remarque de Juliette Drouet a vraisemblablement inspiré à Hugo
ce passage des Misérables (III, 8, 2), composé en novembre-décembre
1847 :
« Un jour de cet hiver-là, le soleil s’était un peu montré dans
l’après-midi, mais c’était le 2 février, cet antique jour de la Chandeleur dont le
soleil traître, précurseur d’un froid de six semaines, a inspiré à Mathieu Laensberg
ces deux vers restés justement classiques :
Qu’il luise ou qu’il
luiserne,
L’ours rentre en sa caverne. » (Remerciements à Guy Rosa).
3 Dans Les Misérables (III, 8, 19), Thénardier fait un
long développement sur la technique du « cartonnage fin ». Hugo a-t-il demandé à
Juliette Drouet de noter ses connaissances sur cette technique ?
(Remerciements
à Guy Rosa).
a « cherché ».
b Les points de suspension courent jusqu’au bout de la ligne.
c « camps ».
d « rattrappez ».
e Ici Juliette oublie « pour » ou « de ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle écrit ses mémoires de couvent pour documenter l’épisode du Petit-Picpus dans Les Misérables.
- 23 janvierPremière de la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin.
- 21 juinElle assiste avec Hugo à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
- Août-septembreLiaison de Hugo avec Alice Ozy, qui est aussi la maîtresse de son fils Charles.
- 4 septembreLe corps de Claire Pradier est exhumé une seconde fois pour être placé dans un caveau au cimetière de Saint-Mandé.
- 7-9 septembreÀ la demande de Hugo qui s’en servira pour Les Misérables, Juliette écrit ses mémoires de couvent.
- 30 septembre-7 octobreVoyage en Normandie.
