« 14 mars 1840 » [source : BnF, Mss, NAF 16341, f. 268-269], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8811, page consultée le 01 mai 2026.
14 mars [1840], samedi soir, 7 h. ¼
Vous irez vous vautriner1 ce soir à la Porte Saint-Martin, mon amour, et j’en serai pour
mes frais de patience et d’amour car vous ne viendrez pas avant 1 h. du matin. Vous savez qu’en fait de vous et de ce
qui intéresse nos amours je ne me trompe guère ? Aussi j’aurai le triste
avantage d’avoir encore devinéa juste cette fois comme toutes les autres. Je vous prie
du fond du cœur, mon Toto, d’être pour moi ce que vous voudriez que je fusse
pour vous en pareille circonstance et de ne regarder
que dans votre cœur au lieu dans la salle ou sur la
scène que vous aurez devant les yeux toute la soirée. Je vous prie de m’aimer
et de m’être bien fidèle de paroles, de pensées et d’actions, de corps et de
cœur enfin tel que vous me souhaitez. N’est-ce pas, mon amour, que tu seras
bien tout ça ce soir et toujours ? Je t’aime mon Toto chéri. Je t’aime mon
amour. Pense à moi de mon côté et aime-moi de tout ton cœur ce qui ne fera pas
le demi quart du mien. J’ai bu le reste de la tisaneb tout à l’heure et je n’en ai
pas fait d’autre pour ce soir, demain j’en ferai de la toute fraîche que je
boirai comme d’habitude à ta santé. Pauvre ange
adoré, c’est bien vrai que je voudrais prendre tous tes maux et toute ta
fatigue et te laisser avec toute ta gloire, ta beauté, ta santé et le bonheur.
Si on pouvait faire de ces stipulations avec le bon Dieu il y aurait longtemps
que le marché serait passé, signé et en pleine activité. Malheureusement rien
de tout cela n’est possible, je ne peux que t’aimer, t’aimer et t’aimer et je
m’en acquitte plus que de toute mon âme et de tout mon cœur.
Je veux
absolument que, outre le cimetière de +++2, vous me donniez l’album qui contient votre
portrait, je fais bon marché du Béranger, je n’en veux même pas, si ce n’est
pour le donner à quelqu’un ou à quelqu’une à votre choix. Mais je veux mon
album, je veux mon album, je le veux, je le veux, je le veux. Baisez-moi en
attendant et tâchez de ne pas me faire trop de chagrin ce soir, je sentirai
tout ce que vous ferezc de mal
soit par les yeux, soit par la bouche, soit par le cœur. Ainsi, mon petit
bien-aimé, tenez vous sur vos gardes et pensez que je vous vois encore plus que
le bon Dieu. Vous auriez dû m’apporter les journaux, Résisieux va venir chercher la presse et je ne pourrai pas la lui prêter : ah ! ben
tant pis mon ON s’en passera mais, moi, comment vais-je me passer de vous toute
cette grande soirée ?
Juliette
1 Le théâtre de la Porte Saint-Martin donne Vautrin, une pièce de Balzac soutenue par Victor Hugo.
2 « Dans le cimetière de… », XIV, Les Rayons et les Ombres.
a « deniner ».
b « tisanne ».
c « ferai ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent sur les bords du Rhin.
- JanvierHugo devient président de la Société des Gens de Lettres.
- MaiLes Rayons et les ombres.
- Mai-aoûtVillégiature à Saint-Prix.
- 11 juinSa sœur Renée épouse Louis Koch (né en 1801).
- 29 août-1er novembreVoyage sur les bords du Rhin et dans la vallée du Neckar.
